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ID: 83780
Added: 2005-06-21 16:23
Modified: 2005-06-21 16:25
Refreshed: 2010-09-01 01:48

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4. Réaménagement des relations internationales: Menaces pour le Sud
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Nous nous sommes quelque peu étendus sur les tendances des relations Nord–Sud pendant la décennie 1980 en ce qui concerne la production, le commerce, les finances et la distribution des revenus. Dans le présent chapitre, notre propos sera plus spéculatif, car nous examinerons quatre éléments d’évolution ayant trait aux politiques et aux aspects structurels qui sont susceptibles d’avoir d’importantes conséquences sur les rapports Nord–Sud dans la décennie 1990 : i ) réduction du déficit extérieur ( et intérieur ) américain ; ii ) possibilité d’une domination de l’économie mondiale par un triumvirat de grands blocs de commerce et d’investissement ; iii ) application des accords de l’Uruguay Round du GATT ; iv ) effondrement du communisme en Europe orientale et en Union soviétique. Les trois premiers montrent la difficulté croissante pour le capital de composer avec la décroissance à long terme des marges bénéficiaires et pour les gouvernements de faire face par leurs politiques à l’instabilité qui s’ensuit. Depuis l’effondrement du bloc soviétique, la concurrence entre grandes puissances capitalistes transparaît à nouveau davantage dans les affaires internationales, bien que le capital soit en voie de mondialisation. Les ententes officielles en matière de coopération régionale ou multilatérale dressent le cadre juridique et politique où s’exerce cette concurrence et traduisent les tensions qui persistent entre des intérêts nationaux encore puissants, les intérêts régionaux qui voient le jour et la tendance à la mondialisation qui se manifeste.

Les gouvernements et les populations du Sud ont très peu à dire sur la façon dont on gérera ces quatre questions, mais ils n’en subiront pas moins profondément les résultats. Pour le Sud, chacune enrichira les possibilités ou accroîtra l’instabilité et les difficultés de gestion des politiques. L’effet précis obtenu dépendra seulement en partie de la façon dont les grandes puissances capitalistes façonnent ou ont façonné leurs politiques. Il variera amplement selon les régions du Sud, au premier chef en fonction de la place — suivant l’analyse que nous en avons faite dans les chapitres qui précèdent — que les pays ou les groupes de pays occupent dans la division capitaliste internationale du travail. De même, l’incidence de la réinsertion complète de l’ex-bloc communiste ( Union soviétique et Europe de l’Est ) dans le capitalisme international devrait largement varier entre régions du Sud selon l’étroitesse de leurs liens avec le régime communiste disparu et les probabilités qu’elles rivalisent avec ce qu’on appelle les « économies en transition » dans les finances et le commerce internationaux.

Liquidation du déficit de la balance des paiements américaine

La stabilité relative du solde déficitaire des balances des paiements combinées des pays capitalistes industrialisés pendant la première moitié des années 1980 ( tableau 8 ) nous cache de vastes déséquilibres entre pays. Ainsi, la balance des paiements américaine s’est détériorée de plus de 150 milliards, passant d’un excédent de 8,2 milliards en 1981 à un déficit de 145 milliards en 1986, phénomène en grande partie compensé par le Japon et l’ex-Allemagne de l’Ouest avec leurs énormes excédents de balance des paiements ( tableau 16 ). En 1987, le déficit américain atteignait 167 milliards de dollars.

L’aggravation du déficit aux États-Unis a coïncidé avec une montée en flèche de leur déficit commercial avec le Sud. En 1982, les importations américaines en provenance du Sud excédaient de 14 milliards les exportations à destination du Sud, mais ce déficit devait prendre de vastes proportions pour atteindre 72 milliards en 1987 ( tableau 17 ), soit 60 % du déficit américain au compte courant cette année-là. Plus de la moitié de ce déséquilibre est imputable au commerce avec

Tableau 16. Balance des paiements et balance commerciale des pays industriels, 1981–1993


 

Balance ( milliards $ )

 
 

1981

1986

1987

1989

1991

1992


Balance des paiements

      

Pays industriels

–23,7

–27,1

–66,7

–84,2

–35,6

–41,4

États-Unis

+8,2

–145,4

–167,3

–101, 6

–6,9

–67,9

Japon

+4,8

+85,8

+87,0

+57,2

+72,9

+117,6

Allemagne a

–3,6

+39,5

+45,9

+57,4

–19,2

–21,0

       

Balance commerciale

      

Pays industriels

–6,5

+18,0

–32,8

–36,9

+17,9

+35,3

États-Unis

+12,6

–121,5

–159,6

–90,3

–28,5

–96,1

Japon

+6,2

+87,3

+96,4

+37,9

+58,7

+132,3

Allemagne a

+2,4

+46,8

+70,5

+64,1

–1,9

+32,2


Source : PEM ( FMI, diverses années).

a Les données relatives à l’Allemagne avant 1990 portent sur la seule Allemagne de l’Ouest.

Tableau 17. Commerce des États-Unis avec le Sud, 1987 et 1992


 

1987 ( milliards $ )

1992 ( milliards $ )

 

 

Importations américaines

Exportations américaines

Solde

Importations américaines

Exportations américaines

Solde


Amérique latine

44,3

29,6

–14,7

64,5

67,8

+3,3

4 NPI est-asiatiques

61,3

23,6

–37,7

65,1

48,5

–16,6

Chine

6,9

3,5

–3,4

27,4

7,5

–19,9

OPEP

24,2

10,4

–13,8

33,1

21,1

–12,0

Afrique

12,2

4,1

–8,1

14,7

6,8

–7,9

Tout le Sud

161,3

89,6

–71,7

232,9

181,4

–51,5


Source : DTS ( FMI, 1993 ).

Nota : NPI, nouveaux pays industriels ; OPEP, Organisation des pays exportateurs de pétrole.

les quatre NPI est-asiatiques, un cinquième environ au commerce avec les pays pétroliers et autant au commerce avec l’Amérique latine. Depuis le milieu des années 1980, les pays du Sud craignent que les États-Unis ne tentent de réduire leur déficit extérieur d’une manière préjudiciable à leurs propres exportations et donc à la croissance des revenus, et ce, par l’imposition directe de contraintes commerciales, l’adoption de politiques intérieures restrictives ou la dévalorisation des changes.

On ne s’est pas entendu aux États-Unis sur les facteurs à l’origine du déficit du compte courant. Le problème est que certaines des explications fournies semblaient impliquer que, pour diminuer le déficit, on ne disposait que de moyens qui risquaient de nuire aux intérêts du Sud. La politique américaine du déficit constitue donc un grand sujet d’inquiétude pour le Sud et, comme on prévoit que le déficit augmentera beaucoup, la question demeurera importante encore assez longtemps pour les relations Sud–Nord.

Le Council of Economic Advisers ( CEA ) a donné une triple explication de l’alourdissement du déficit américain au début des années 1980. D’abord, la crise de l’endettement a réduit la demande de marchandises américaines dans les pays d’Amérique latine et les autres pays débiteurs en rendant ceux-ci moins capables de payer ce qu’ils achètent. Le CEA a jugé que ce facteur expliquait un peu moins de 25 % de l’augmentation du déficit de 1980 à 1984 ( Fieleke, 1988, p. 136 ), soit moins du quart des 108 milliards de déficit de ces années, ce qui concorde avec l’estimation ( 12 à 25 milliards ) établie par Cline ( 1989 ). Si on ne rend compte ainsi que d’une faible partie de la montée générale du déficit, les sommes en cause sont énormes du point de vue du Sud, figurant pour 9 à 19 % de leurs importations en 1981 et représentant des pertes annuelles.

La deuxième explication que donne le CEA est que le dollar a pris de la valeur de 1980 à 1985, période où le taux de change effectif réel du dollar s’est élevé de 46 %. C’est le résultat d’apports de capitaux extérieurs aux États-Unis en réaction à des taux d’intérêt réels élevés, eux-mêmes résultat d’une politique monétaire conservatrice et de déficits budgétaires croissants, le gouvernement Reagan ayant voulu ménager une reprise économique par des dépenses militaires, des interventions keynésiennes et un allégement des charges fiscales imposées aux riches. De 1979 à 1985, le déficit budgétaire américain s’est accru de 0,5 à 3,3 % du PNB, se chiffrant désormais à plus de 200 milliards. L’écart entre épargne et investissements intérieurs a été comblé par des apports de capitaux étrangers, qui sont passés de –0,1 à +2,9 % du PNB en 1985. Le dollar américain s’est ainsi valorisé par rapport aux monnaies des principaux partenaires commerciaux, ce qui a sérieusement nui à la compétitivité américaine. De 1981 à 1983, les revenus des États-Unis à l’exportation ont fléchi de presque 30 milliards ou d’environ 10 % et sont demeurés au-dessous de leur niveau de 1981 jusqu’en 1987. En revanche, les importations ont fortement progressé, gagnant 282 milliards ( hausse de 48 % ) de 1981 à 1986 ( FMI, SFI, 1988, p. 721 ).

Un dollar fort aurait déjà rendu les importations plus attrayantes, mais des taux singulièrement élevés de croissance économique ont aussi contribué à l’essor de la demande à l’importation. C’est un troisième facteur qui explique l’alourdissement du déficit extérieur. Pendant les premières années de la décennie 1980, les taux de croissance du PNB dépassaient largement ceux de la décennie précédente, culminant à 6,7 % en 1984 et constituant une source d’expansion pour toute l’économie mondiale. Le CEA attribue à ce facteur le quart du déficit du compte courant. Quant à la valorisation du dollar, on pourrait lui imputer plus de 50 % du déficit, ce qui en ferait donc le facteur le plus important ( Fieleke, 1988, p. 136 ).

On pourrait soutenir que, si le Council of Economic Advisers a correctement analysé les causes du déficit, les mesures correctives à prendre découlent directement de son diagnostic. La dévalorisation du dollar serait la grande politique à adopter, suivie d’une contraction des taux de croissance et d’une solution durable et expansionniste aux problèmes d’endettement des grands pays débiteurs. Toutefois, beaucoup ont contesté l’explication que donne le CEA de l’accroissement du déficit du compte courant et même ceux qui se rangeaient à son avis convenaient de la difficulté de s’attaquer au problème par ces trois moyens. Les critiques portaient sur les interprétations structuralistes et monétaristes de l’évolution de l’économie américaine, bien que de telles étiquettes nous cachent le degré souvent élevé de chevauchement de ces conceptions.

La conception structuraliste présente un certain nombre de variantes, mais ses tenants partagent la conviction que la croissance du déficit du commerce de produits manufacturés est la clé du problème de la balance des paiements et que la dévalorisation ne représente au mieux qu’une solution partielle et, pour certains, impraticable ou inopportune. Certains imputent l’origine du problème à une longue décroissance de la productivité des États-Unis par rapport à celle du Japon et d’autres pays fournisseurs, souvent asiatiques ( par exemple, Dertouzos et al., 1989, p. 33 et ss. ). L’existence de déficits structurels dans un éventail limité de biens de consommation explique en grande partie le déficit commercial. Il s’agit des véhicules automobiles, des produits électroniques, des articles vestimentaires, des chaussures, des produits du papier et des meubles ( Lenz, 1992, p. 547 ). Un grand nombre de ces industries se situent à l’étranger et seront difficilement rapatriées par les seules vertus de la dévalorisation du dollar, bien que celle-ci soit peut-être nécessaire au maintien de la compétitivité à l’exportation et des capacités actuelles. La solution résiderait plutôt dans l’accroissement du taux d’investissement qui élèverait à son tour la productivité, ce à quoi on peut parvenir en attirant les investissements directs extérieurs — phénomène déjà important dans le secteur de l’automobile — mais surtout en haussant les taux intérieurs d’investissement. Pour ce faire, il faudra améliorer le cadre budgétaire et réglementaire où les fabricants exercent leur activité.

D’autres encore, pour qui le manque d’investissements est la clé du problème, s’attachent davantage à la nécessité de relever le taux intérieur d’épargne par l’élimination du déficit budgétaire, la diminution du taux de croissance de la consommation et la réduction du coût effectif du capital au moyen d’allégements fiscaux relatifs à l’épargne ( Hatsopoulos et al., 1990 ). Si ces solutions sont conçues pour redresser la balance commerciale américaine par une incitation au remplacement accru des importations et par une amélioration de la compétitivité à l’exportation, elles ne devraient pas représenter une grande menace pour les fournisseurs du Sud. Les débouchés qui s’offrent aux fabricants du Sud pourraient encore croître, si on augmente l’épargne intérieure aux États-Unis en restreignant la croissance de la consommation plutôt qu’en réduisant la consommation même dans l’ensemble, et si on compense les effets déflationnistes de la réduction du déficit budgétaire par une hausse des exportations et des investissements intérieurs.

Il y a d’autres interprètes structuralistes de la situation du déficit qui y voient le résultat des pratiques commerciales déloyales adoptées par les gouvernements étrangers. On signale que des structures et des pratiques institutionnelles interdisent l’accès de certains marchés, que d’autres font fi des brevets et des droits de propriété intellectuelle, que divers pays font du « dumping » aux États- Unis soit en cassant les prix, soit en versant, ouvertement ou implicitement, des subventions aux exportateurs. Ce point de vue a favorisé l’éclosion de l’école du « commerce administré » qui préconise une intervention commerciale directe des autorités américaines pour réparer les torts ainsi appréhendés. Les pays du Tiers-Monde et les autres qui présentent de hauts taux de croissance des exportations ou un important excédent dans leur commerce avec les États-Unis seraient alors des cibles évidentes et auraient lieu de s’inquiéter si cette façon de s’attaquer au déficit devait faire des adeptes.

Une dernière école « structuraliste » qui aboutit à une forme de commerce administré dans les politiques qu’elle prescrit nie l’efficacité de la dévaluation comme moyen de combattre le déficit. Elle soutient qu’une dévalorisation modeste n’aura guère d’effet ou peut-être même un effet « pervers » ( effet de courbe en J ) et que les fortes dévalorisations nécessaires à l’équilibrage des comptes seraient inflationnistes et viendraient largement détériorer les termes de l’échange. Les États-Unis s’en trouveraient plus pauvres, mais sans gain de compétitivité ( Kuttner, 1991 ). Cette analyse pourrait montrer l’intérêt de mesures tarifaires contre les déficits commerciaux, comme l’a soutenu le Cambridge Economic Policy Group dans les années 1970 ( Krugman, 1992, p. 296 ), d’où de vives appréhensions chez les fournisseurs manufacturiers du Sud.

Enfin, il y a ceux qui voient dans la convergence des déficits du compte courant et du budget américains dans les années 1980 la preuve de l’existence d’un lien de causalité entre le secteur intérieur et le secteur extérieur. Pour les tenants de cette conception, il faudra améliorer l’équilibre budgétaire pour remédier au déficit extérieur, car on se trouvera à restreindre la demande à l’importation et, si l’économie fonctionne presque à sa capacité, on devra répondre à la demande à l’exportation en réduisant l’absorption intérieure. Le FMI accrédite cette thèse, convenant que, dans une certaine mesure, le compte courant peut être considéré comme un indicateur de l’adoption de politiques budgétaires peu appropriées, bien que reconnaissant que l’on peut aussi considérer, dans une certaine mesure, le déficit extérieur américain comme le reflet de l’efficience du marché international des capitaux ( FMI, PEM, octobre 1989, p. 39 ). Les déficits qui persistent peuvent toutefois susciter des réactions défavorables du marché avec une sérieuse contraction du revenu national par rapport à la production intérieure et, éventuellement, des difficultés de service de la dette et des pressions en vue de l’adoption de mesures protectionnistes. Si les États-Unis entendent diminuer leur absorption d’épargne extérieure, ils doivent réduire leur déficit budgétaire pour faire une place à l’expansion correspondante des exportations nettes ou canaliser les entrées restantes de capitaux dans le financement des investissements intérieurs ( FMI, PEM, octobre 1989 ).

Quelles qu’en soient les causes, le déficit commercial des États-Unis avec le Sud a monté en flèche au début des années 1980, mais il ne faut pas en déduire que les importations en provenance du Tiers-Monde mènent nécessairement à la désindustrialisation des États-Unis. Fieleke ( 1988, p. 142 et ss. ) a constaté que, de 1980 à 1986, il n’y a eu en moyenne qu’une légère variation de 5,2 % de l’écart entre exportations et importations en proportion des livraisons manufacturières. Pour lui, il n’existe guère de lien entre la variation en points des exportations moins les importations rivales en proportion des livraisons d’une industrie, d’une part, et la variation en pourcentage de l’emploi dans cette même industrie, d’autre part ( Fieleke, 1988, p. 188 ). Il soutient que, dans un contexte où la demande est en progression rapide, la production intérieure et l’importation peuvent augmenter l’une et l’autre et que la « désindustrialisation » tient donc plus du mythe que de la réalité. Même là où il y a eu des fermetures d’usines, dans des industries où on fabrique des vêtements, de la maroquinerie, des radios, des téléviseurs ou des horloges et où les importations ont le plus pénétré, il serait inutile de blâmer les fabricants étrangers. Harris ( 1986 ) a fait valoir que les déficits causés par les énormes dépenses militaires aux États-Unis sont la cause fondamentale du déficit commercial et que tout le monde préférait rejeter le blâme sur l’étranger et ses satanés fabricants que sur une présidence américaine belliqueuse. S’il n’y avait pas d’étrangers, il faudrait les inventer ( Harris, 1986, p. 143 ).

Au cours de la seconde moitié de la décennie 1980, on se demandait s’il était possible ou non de ramener le déficit extérieur à des proportions raisonnables sans précipiter l’effondrement de l’économie mondiale par la contraction du commerce et de la production, et ce, par une récession provoquée par les États-Unis ou une intensification du protectionnisme international. Aux yeux de Cline ( 1989 ), ce niveau raisonnable serait celui qui stabiliserait, voire diminuerait un peu le rapport dette extérieure–PNB avec un financement assuré par le réinvestissement aux États-Unis des revenus touchés par les étrangers sur leurs avoirs aux États-Unis. Cet auteur le fixait à environ 50 milliards en 1992. Il pensait qu’on pouvait ménager un atterrissage en douceur grâce à une collaboration internationale en matière de réaménagement des changes et grâce aussi à des politiques expansionnistes adoptées par tous les grands partenaires commerciaux des États-Unis sauf les quatre tigres asiatiques. Pour leur part, les États-Unis devaient équilibrer leur budget d’ici 1991.

De 1985 à 1988, le taux de change réel du dollar américain a largement baissé, de 40 % environ. Cela a fait rapidement augmenter les exportations américaines, de 60 % de 1986 à 1989, et a modéré la croissance des importations, de moins de la moitié de ce taux ( FMI, DTS, 1993, p. 403 ). Le résultat a été une nette amélioration de la balance commerciale et du solde du compte courant ( tableau 16 ). Cela s’est réalisé sans récession aux États-Unis. En fait, le PIB a crû en moyenne de 3 % environ par an pendant cette période, ce qui a amené certains à affirmer que, tout compte fait, l’analyse récente tendait à confirmer ce qu’on pense depuis longtemps, c’est-à-dire que les taux de change fonctionnent ( Krugman, 1992, p. 289 ), malgré d’importants décalages temporels. Il reste que la contraction soudaine de la balance commerciale en 1990 s’explique par une récession naissante, qui a ralenti les importations américaines. En 1991, les importations de marchandises ont diminué, alors que les exportations continuaient d’augmenter. On comprend mieux que le déficit du compte courant se soit pour ainsi dire évanoui cette année-là, mais il faut aussi y voir en partie l’effet d’entrées massives et ponctuelles de capitaux en provenance des alliés devant contribuer au règlement des factures de la Guerre du Golfe. On a toutefois prévenu les atterrissages en catastrophe et la demande à l’importation a décru seulement cette année-là.

En 1992, le déficit commercial des États-Unis a réévolué en hausse, atteignant 96 milliards, dont la moitié dans les échanges avec le Sud, et notamment avec les quatre tigres asiatiques, la Chine, les pays exportateurs de pétrole ( tableau 17 ) et le Brésil ( 2,4 milliards ). Le déficit du compte courant s’était lui aussi remis à monter, passant à 68 milliards en 1992 et à 104 en 1993, soit le double de ce que Cline avait espéré dans ce dernier cas. En 1996, ce même déficit atteignait les 165 milliards, soit à peu près son niveau de 1987, et correspondait à 2,2 % du PIB ( FMI, PEM, mai 1997, tableau A28 ). On s’attendait à ce qu’il s’accroisse de 20 milliards encore en 1997. On ne peut non plus parler de bel optimisme en ce qui concerne la réduction du déficit budgétaire. On a dit que l’étroite convergence des deux déficits pendant les années 1980 s’explique partiellement par le haut coût du renflouement des établissements d’épargne et de prêt en faillite et était donc suspecte pour cette raison et d’autres ( Krugman, 1992, p. 316 ). Les tenants de l’orthodoxie en ont conclu que les taux de change étaient le principal facteur. Toutefois, le déficit budgétaire demeure élevé et, bien qu’ayant baissé par rapport au PIB, il se situait toujours à 2,7 % de ce dernier en 1996. On prévoyait qu’il serait en correspondance avec le déficit du compte courant en 1997 ( FMI, PEM, mai 1997, tableau A14 ).

Aux yeux du Sud, la persistance d’importants déficits intérieurs et extérieurs aux États-Unis soulève un certain nombre de questions. Il y a d’abord le problème d’équité internationale qui se pose lorsqu’une des nations les plus riches du globe absorbe une si grande partie de l’épargne mondiale, alors que les pays à revenu faible ou intermédiaire ont de la difficulté à mobiliser des capitaux extérieurs suffisants. Disons ensuite qu’on a seulement pu éviter un atterrissage en catastrophe par le passé à cause des taux de croissance passablement élevés du monde industrialisé, ce qui amène à s’interroger sur la durabilité et plus particulièrement sur l’opportunité d’une telle croissance à long terme. Ce sont là des questions que nous aborderons au dernier chapitre. Contentons-nous de dire pour l’instant que la gestion des déficits américains autrement que par une croissance accrue soulève d’importantes questions d’équité difficiles à résoudre tant aux États-Unis que dans le monde.

La réapparition du déficit extérieur et la persistance du déficit budgétaire devraient bientôt faire renaître le débat sur l’efficacité relative des choix de politiques aux États-Unis, ainsi que des appréhensions dans le Sud et ailleurs quant aux mesures à prendre pour y faire face. Ces questions sont loin d’être oiseuses, car les États-Unis, ainsi que nous le verrons dans les prochains chapitres, ont effectivement adopté certaines des méthodes de l’école du « commerce administré » vers la fin des années 1980 et au début des années 1990, lors même qu’ils tentaient de réduire leur déficit par la dévalorisation du dollar. La gestion de l’économie américaine et la régulation de la concurrence entre les grandes puissances capitalistes et entre ces puissances et les nouveaux pays industriels continueront à représenter un grand défi tout au long de la dernière décennie de ce siècle avec peut-être de vastes conséquences sur tous les pays du Sud.

Des blocs commerciaux régionaux ?

Malgré les nettes tendances à l’internationalisation du commerce et du capital que nous avons évoquées au chapitre 2 et malgré la facilitation et la légitimation de ce mouvement par des institutions financières internationales comme le GATT, le FMI et la BIRD, on craint dans certains milieux que l’économie mondiale ne se disloque en trois grands blocs commerciaux, chacun cultivant des politiques de libéralisation des échanges entre les pays de sa région, tout en adoptant des politiques néomercantilistes à l’égard des pays des autres régions ( Smith, 1989, p. 25 ), jugulant, voire renversant le mouvement de mondialisation. Ces blocs régionaux, en l’occurrence l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie, seraient chacun dominés par une grande puissance économique nationale, autour de laquelle graviteraient les autres économies nationales de la région. Les pôles en question seraient les États-Unis, l’Allemagne et le Japon respectivement.

À l’origine de ces craintes réside la constatation du caractère nettement régional de la mondialisation et d’une nette tendance à l’institutionnalisation d’une coopération régionale accrue en Europe et en Amérique du Nord. Ajoutons que, dans la dernière moitié de la décennie 1980, tant l’Europe que les États-Unis ont commencé à se doter de politiques commerciales à forte saveur néomercantiliste. Les États-Unis sont en effet devenus volontaristes, dans leur politique du commerce, envers les pays avec lesquels ils essuyaient d’importants déficits commerciaux. Signalons enfin que les progrès ont été fort lents dans les pourparlers de l’Uruguay Round du GATT et se sont révélés particulièrement laborieux en ce qui concerne les services, l’agriculture et les droits de propriété intellectuelle. Dans ce contexte, certains ont vu la préférence marquée par les États-Unis pour des accords commerciaux bilatéraux comme tout à fait menaçante pour la libéralisation des échanges mondiaux. Nous approfondirons maintenant ces thèmes et jaugerons les conséquences possibles de la formation de blocs commerciaux sur le Tiers-Monde. Ce faisant, nous évaluerons les probabilités de formation de blocs régionaux.

Le tableau 18 illustre bien le caractère régional des relations commerciales dans le monde. Dans chaque cas, le commerce intrarégional a tendance à l’emporter sur tout commerce interrégional. Le phénomène est particulièrement marqué dans le cas de la Communauté européenne ( CE ), où le commerce intrarégional représente presque 60 % de tout le commerce. Dans tous les cas, le commerce intrarégional a progressé plus rapidement que l’ensemble du commerce depuis 1980 ( tableau 19 ). Dans le cas de la CE, ce mouvement vient tout simplement encore renforcer une tendance très prononcée depuis 1958, année où les échanges intrarégionaux ne représentaient que 35 % du total ( Lopez-Claros, 1987 ).

Bien sûr, les données sont loin d’être limpides. L’Amérique du Nord commerce presque autant extérieurement avec l’Asie qu’intérieurement et ses échanges avec la CE tiennent toujours une place appréciable ( 19 % ) dans son commerce.

Tableau 18. Valeur et importance relative du commerce régional, 1990


 

Destination

 

Provenance

États-Unis et Canada

Communauté européenne

Japon et Asie a

Total


États-Unis et Canada

    

Valeur ( milliards $ )

347

217

324

1 159

Part des exportations mondiales ( % )

30,0

18,7

28,0

100

     

Communauté européenne

    

Valeur ( milliards $ )

127

1 649

205

2 716

Part des exportations mondiales ( % )

8,0

60,7

7,5

100

     

Japon et Asie

    

Valeur ( milliards $ )

324

205

553

1 353

Part des exportations mondiales ( % )

23,9

15,2

40,9

100


Source : DTS ( FMI, diverses années ).

Nota : Les chiffres correspondant à chaque région représentent la somme des importations et des exportations.

a L’Asie comprend Hong-Kong, Singapour, la Corée, la Chine et les autres pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est.

Tableau 19. Taux de croissance du commerce interrégional et intrarégional, 1980–1990


 

Taux annuels composés ( % )

 
 

États-Unis et Canada

Communauté européenne

Japon et Asie a

Total


États-Unis et Canada

8,5

7,0

12,0

7,9

Communauté européenne

7,0

7,9

13,3

6,4

Japon et Asie a

12,0

13,3

7,3

9,5

Total

7,9

6,4

9,5

6,1


Source : DTS ( FMI, diverses années ) et calculs de l’auteur.

a À l’exclusion de Taiwan pour lequel nous ne disposions pas de données en 1980.

Ajoutons que les échanges de la CE et de l’Amérique du Nord avec le Japon et l’Asie ont augmenté plus rapidement que le commerce intrarégional dans les trois blocs ( tableau 19 ).

Les caractéristiques mondiales des investissements sont encore plus ambiguës que les caractéristiques commerciales. Bien que les données soient incomplètes et tendent à sous-estimer les réinvestissements de bénéfices, le tableau 20 met en évidence une circulation considérable d’investissements dans les deux sens entre l’Europe et l’Amérique du Nord et indique que ce double mouvement s’est largement et constamment amplifié de 1975 à 1992. Jusqu’en 1985, ces régions rendaient compte chacune de plus de la moitié des investissements extérieurs directs de l’autre et leurs investissements interrégionaux croissaient plus vite que leurs investissements intrarégionaux respectifs. Depuis lors cependant, le mouvement s’est inversé et, dans la CE, les mouvements intrarégionaux d’investissements ont largement distancé les flux entre la Communauté et l’Amérique du Nord. Cette progression pourrait toutefois être en grande partie une illusion statistique, puisque les données de 1975 et 1985 au tableau 20 portent uniquement sur l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni et que la CE s’est élargie depuis 1985. Les données globales indiquent néanmoins que les investissements extérieures directs ont triplé à la CE et doublé seulement en Amérique du Nord de 1985 à 1992 ( Nations Unies, WIR, 1994, p. 419 ). L’interdépendance demeure toutefois importante. Les investissements extérieurs directs du Japon sont étonnamment modestes si on considère que sa balance des paiements est constamment excédentaire, ce qui s’explique par la préférence que marquent les grands gestionnaires des abondants fonds japonais d’épargne personnelle, d’assurance et de retraite pour les obligations étrangères à long terme ( Ariyoshi, 1988 ). Et pourtant, les investissements extérieurs du Japon ont fortement augmenté pendant cette période dans toutes les régions, et notamment en Amérique du Nord et en Asie. Depuis 1985, les investissements directs des Japonais à l’étranger ont fait un bond de près de 300 milliards de dollars, mais ceux-ci continuent à nettement privilégier les obligations, en ayant acheté pour un total de presque 490 milliards entre 1985 et 1995

Tableau 20. Caractéristiques régionales des stocks déclarés d’investissements extérieurs directs, 1975–1992


 

Destination

 
 

États-Unis et Canada

 

Communauté européenne a

 

Japon

 

Total b

 
 
 
 

Provenance

1975

1985

1992

 

1975

1985

1992

 

1975

1985

1992

 

1975

1985

1992


Investissements extérieurs directs ( milliards $ )

               

États-Unis et Canada

34,6

74,2

117,2

 

51,4

161,9

223,5

 

3,3

9,2

28,7

 

124,2

250,7

582,8

Communauté européenne a

25,3

133,2

216,9

 

33,9

66,3

350,2

 

0,3

1,5

9,8

 

74,5

263,6

799,3

Japon

3,7

26,7

169,5

 

2,4

10,8

70,7

 

 

15,9

83,6

386,6

Stocks totaux selon la provenance b

 

 

 

214,6

597,9

1 768,6

Stocks totaux selon la destination b

67,3

253,6

535,7

 

87,7

239,0

724,1

 

3,9

12,6

26,9

 

158,9

505,2

1 286,7

   

Source : Calculs d’après les données du CNUST ( 1988 ) et d’Industrie Canada ( 1996 ).

a Comprend seulement les Pays-Bas, l’Allemagne et le Royaume-Uni en 1975 et 1985.

b Stocks mondiaux totaux pour ces trois régions.

( Nations Unies, SESM, 1996, p. 333 ). Disons enfin que le Japon investit bien plus à l’étranger que le reste du monde ne le fait en sol japonais et que le fossé s’est considérablement creusé après 1985. Comme nous le verrons, cet écart est devenu une importante pomme de discorde avec les partenaires commerciaux du Japon.

De telles ambiguïtés des données sur le commerce et les investissements ont amené certaines personnes à conclure que l’émergence de blocs commerciaux est impossible, puisque le commerce obéit à des tendances mondiales plutôt que régionales ( Kolko, 1988, p. 232 ) ; d’autres ont parlé d’une tendance dominante vers une meilleure intégration de l’économie mondiale et affirmé que, par conséquent, toute régionalisation importante de l’économie politique internationale était improbable ( Gill et Law, 1988, p. 368 ). Si cette seconde conclusion reste prudente, c’est, bien sûr, en raison des incertitudes de l’évolution du commerce mondial. De fait, le succès même du Japon, des quatre NPI est-asiatiques et des autres pays de l’ANASE dans leur pénétration des marchés européen et nord-américain ces dernières années a suscité des politiques commerciales restrictives qui, mises dans le contexte des autres éléments d’évolution du commerce, semblent devoir améliorer les perspectives d’une régionalisation plus poussée du commerce mondial.

La grande crainte est que l’unification du marché intérieur européen depuis 1992 et l’adhésion des pays de l’Europe de l’Est et de la Zone européenne de libre-échange ( ZELE ) ne viennent renforcer les tendances autarcisantes dans cette région, alors même que l’Accord de libre-échange canado-américain et l’Accord de libre-échange nord-américain ultérieur avec le Mexique créent un bloc commercial nord-américain tourné vers soi.

Ces appréhensions ont été attisées par l’adoption de politiques néomercantilistes tant dans la Communauté européenne qu’aux États-Unis depuis les années 1980. Les tarifs demeurent élevés en Europe et aux États-Unis, où le tiers et 17 % respectivement des postes tarifaires présentent des taux de droit NPF ( nation la plus favorisée ) de plus de 10 %. Les restrictions non tarifaires, et plus particulièrement les limitations volontaires à l’exportation ( LVE ) — ou les ententes bilatérales de restriction à l’exportation — se sont rapidement propagées ces dernières années, passant de 50 environ en 1978 à 135 en 1987 et à 260 en 1988 ( Boonekamp, 1989 ). La plupart viennent de la CE et des États-Unis. En fait, sur les 99 grandes restrictions en cours que l’on pouvait recenser en 1986, la CE était à l’origine de 55 et les États-Unis, de 32. Ces limitations portaient sur l’acier, les denrées agricoles, l’automobile, le textile, le vêtement, l’électronique, etc. Les restrictions de la CE visaient le Japon avec une proportion estimative de 34 % de ses exportations à la CE en 1984, tout comme Taiwan, la Corée, d’autres pays en développement et l’Europe de l’Est. Quant aux restrictions américaines, elles avaient principalement pour cible le Japon, la Corée, la CE et le Brésil. Presque le tiers des exportations japonaises aux États-Unis font maintenant l’objet de LVE ( Boonekamp, 1989 ).

Depuis 1984, la CE et les États-Unis ont adopté de sévères mesures législatives et autres contre le dumping afin d’empêcher quiconque de se soustraire aux ordonnances antidumping. Sur 1 148 enquêtes antidumping instituées de 1985 à 1992, la CE en avait 242, les États-Unis 300, l’Australie 282 et le Canada 129. Les principales régions mises en cause étaient la CE ou ses pays membres ( 209 ), le Japon ( 105 ) et les États-Unis ( 100 ), ce qui témoigne des tensions commerciales qui existent entre les trois pôles capitalistes « établis ». Des pays capitalistes naissants, en grande partie des pays en développement à revenu intermédiaire, ont également été des cibles importantes, notamment la Corée du Sud ( 78 ), la Chine ( 69 ), Taiwan ( 68 ), le Brésil ( 54 ), ainsi que Hong-Kong, le Mexique et la Turquie ( 22 chacun ). Les anciens pays européens du bloc socialiste ont été l’objet de 139 enquêtes ( Low et Yeats, 1994 ).

Les secteurs agricoles de la CE, de l’Amérique du Nord et du Japon jouissent d’une forte protection, ce qui en fait une importante pomme de discorde entre les trois régions. La Politique agricole commune ( PAC ) de la CE subventionne ce secteur par des mesures de soutien des prix qui ont engendré d’imposants surplus de denrées agricoles, estimés à 40 % du revenu des producteurs. On évalue à 28 % des prix à la production la valeur des subventions américaines sous forme de paiements compensatoires, de contingents à l’importation et de LVE, et à 39 % celle des subventions canadiennes ( Winglee, 1989 ). Au Japon, le haut degré de protection du riz ( 144 % ) en particulier ( Ray, 1986 ) se traduit par des subventions équivalant à 69 % de la valeur brute de la production rizicole ( Winglee, 1989 ). Depuis 1985, les États-Unis ont été particulièrement énergiques dans leur lutte contre les exportations subventionnées de denrées agricoles de la CE. Ils ont lancé cette année-là l’« Export Enhancement Program » ( EEP ou programme des subventions aux exportations ) d’abord pour aider à rétablir la part américaine dans le commerce mondial du blé et plus récemment pour promouvoir l’exportation d’autres produits culturaux. L’adoption de politiques en matière de commerce agricole a donc suscité des frictions croissantes entre la CE, le Japon et l’Amérique du Nord et elle représente une importante pierre d’achoppement dans le présent cycle de négociations du GATT.

Les frustrations causées par des initiatives commerciales multilatérales que l’on considère comme lentes, voraces en temps et à « réciprocité diffuse » ( Keohane, 1986 ) ont motivé les pays, et surtout les États-Unis, à mettre l’accent sur le bilatéralisme et la « réciprocité expresse ». Ce nouveau bilatéralisme jure nettement, sous des formes comme les LVE, avec la libéralisation des échanges, mais à d’autres égards, les États-Unis y voient un moyen de renforcer le libre-échange dans le monde. Ici, on a dit de l’ALE canado-américain de 1989 qu’il était entièrement conforme à l’article XXIV de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, lequel permet la négociation de zones de libre-échange si les conditions suivantes se trouvent réunies : i ) les accords portent sur la majeure partie du commerce entre les pays signataires ; ii ) ils sont mis en application dans un délai raisonnable ; iii ) ils sont conçus pour étendre le commerce plutôt que pour le restreindre ; iv ) ils n’ont pas pour effet de susciter des entraves au commerce avec les pays non signataires. En fait, l’interprétation officielle que font les États-Unis de ces ententes est qu’elles peuvent stimuler le commerce et renforcer le système multilatéral ; elles seraient plus susceptibles de libéraliser le commerce que le système multilatéral ( G. Schultz, cité dans Smith, 1988, p. 91 ).

On ne peut douter que l’ALE soit allé bien au-delà de ce qui a été négocié dans l’Uruguay Round du GATT en ce qui a trait à l’ampleur des dégrèvements tarifaires, à l’étendue du traitement des services, des investissements, des ressources naturelles et des denrées agricoles et aux engagements « antisubventionnement » ( Lipsey et Smith, 1989 ). C’est précisément ce que lui reprochent ses adversaires canadiens, c’est-à-dire d’entamer largement les capacités canadiennes de suivre des politiques économiques proprement nationales. On craint en effet que cette forme de bilatéralisme, quelque conforme qu’elle soit aux règles du GATT, ne sape le système multilatéral en détournant des ressources et des volontés politiques. On redoute aussi que la propagation d’accords semblables soit d’une administration chaotique ( Krueger, 1989 ).

Ce nouveau bilatéralisme est sans contredit une conséquence naturelle de l’incapacité des autorités américaines de trouver d’autres solutions à leurs problèmes de déficit extérieur — comme nous l’avons dit —, et explique le fait que les accords de libre-échange soient devenus des instruments de la politique américaine officielle, aux termes de la Trade and Tariff Act de 1984 ( Smith, 1988 ). La nécessité de réduire les déficits a également amené des conseillers influents en politiques comme Kissinger, Vance, Thurow et Prestowitz ( Lawrence, 1989 ) et des spécialistes ( Krasner, 1986 ) à préconiser un « commerce administré » avec le Japon. La « Structural Impediments Initiative » de 1990, par laquelle les États-Unis ont voulu négocier un accès au commerce et à l’investissement au Japon, constitue un pas dans cette direction. Dans ses pourparlers bilatéraux, le Japon a dû consentir à accroître ses dépenses en travaux publics et l’accès des entreprises étrangères à ses chantiers publics, à prendre des mesures de réduction des politiques commerciales monopolistiques et restrictives et à abaisser ses prix fonciers. En contrepartie de ce que les critiques ont appelé un accord « pour refaire le Japon », les Japonais ont demandé que les États-Unis augmentent les impôts, restreignent l’utilisation de cartes de crédit, haussent l’épargne et l’investissement et relèvent la productivité en vue de combattre le déficit commercial ( Winnipeg Free Press, 25 et 28 mars 1990 ). Il convient de noter que cet accord nippo-américain, qui aura au mieux des effets à long terme seulement, a été conclu dans un contexte où de hauts représentants européens et américains ont averti le Japon que, faute d’accepter de telles concessions, il s’exposait à perdre son accès à l’investissement et au commerce ( Globe and Mail, 5 février 1990 ).

Aux États-Unis, un tel manquement contreviendrait à l’article 301 de la « Trade Act » de 1988 qui permet au gouvernement américain de prendre des mesures de rétorsion contre des pays soupçonnés de restreindre la vente des produits américains. La persistance d’énormes déficits dans le commerce des États-Unis avec le Japon bien après les premières années de la décennie 1990 — malgré une importante dévalorisation du dollar par rapport au yen — fait ressortir l’inégalité structurelle du capitalisme mondial et les difficultés que présente la régulation internationale du capital. Le défaut de corriger les déséquilibres macroéconomiques internationaux a donc amené les États-Unis et la Communauté européenne à adopter des positions qui risquent de restreindre les échanges mondiaux de manière à renforcer le régionalisme.

On ne s’est guère attaché aux conséquences possibles sur les pays du Tiers-Monde de la formation éventuelle de blocs commerciaux régionaux. On suppose peut-être que le commerce des pays du Tiers-Monde se régionaliserait aussi, l’Afrique et le Moyen-Orient commerçant alors avec la CE, les Antilles et l’Amérique latine avec l’Amérique du Nord et les pays en développement d’Asie avec le Japon et entre eux. Si les régimes commerciaux actuels obéissent à des tendances régionales dans une certaine mesure, surtout en Amérique latine, en Afrique et dans le « reste de l’Asie », le commerce interrégional demeure très important, particulièrement pour les quatre NPI est-asiatiques et le Moyen-Orient ( tableau 21 ). Une décomposition du commerce mondial en blocs régionaux aurait donc des effets très perturbateurs sur le commerce du Tiers-Monde.

En réalité, même si des blocs devaient se former, il est peu probable que le commerce du Tiers-Monde se replie de la sorte. On ne voit pas de raison évidente pour laquelle les débouchés de grands produits de base comme le pétrole, le café, le thé ou le cacao devraient se régionaliser par-delà les tendances traditionnelles qui se manifestent aujourd’hui, et ce, simplement parce que des blocs régionaux verraient le jour. Comme il s’agit de produits relativement homogènes, on aurait de la difficulté de toute manière à faire respecter de telles restrictions régionales, et on ne voit pas bien pourquoi, en dernière analyse, quelqu’un pourrait vouloir tenter quelque chose de semblable. On pourrait peut-être faire une exception pour des produits de base d’un grand intérêt stratégique comme le pétrole, tout comme on peut imaginer que des blocs régionaux pourraient adopter une attitude manifestement impérialiste à l’égard du Tiers-Monde en cas de pénurie dans le monde. Dès 1902, Hobson ( 1965, p. 364 ) envisageait justement cette possibilité, conjecturant qu’une fédération d’États européens pourrait voir le jour où régnerait encore la coexistence pacifique, mais où les classes supérieures imposeraient un vaste tribut à l’Asie et à l’Afrique.

Tableau 21. Tendances régionales du commerce et Tiers-Monde, 1991


 

Amérique du Nord et Amérique latine

CE, Afrique et Moyen-Orient

Asie

Monde entier


Amérique latine

    

Exportations ( milliards $ )

82,5

33,8

16,4

140,0

%

58,9

24,1

11,7

100,0

Importations ( milliards $ )

86,5

34,1

4,8

142,0

%

60,9

24,0

10,4

100,0

4 NPI est-asiatiques

    

Exportations ( milliards $ )

89,5

61,0

136,0

303,0

%

29,5

20,1

44,9

100,0

Importations ( milliards $ )

59,5

55,4

174,5

311,7

%

19,2

17,8

56,0

100,0

Reste de l’Asie

    

Exportations ( milliards $ )

32,1

43,0

119,8

213,3

%

15,0

20,2

56,2

100,0

Importations ( milliards $ )

36,8

48,9

119,8

227,5

%

16,2

21,5

52,7

100,0

Afrique

    

Exportations ( milliards $ )

16,2

47,9

7,5

87,9

%

18,4

54,5

8,5

100,0

Importations ( milliards $ )

9,2

50,6

14,0

84,4

%

10,9

60,0

16,6

100,0

Moyen-Orient

    

Exportations ( milliards $ )

19,9

51,8

50,0

138,7

%

14,3

37,3

36,0

100,0

Importations ( milliards $ )

20,8

60,0

27,8

128,4

%

16,2

46,7

21,7

100,0


Source : Compilation à partir de DTS ( FMI, 1992 ).

Nota : CE, Communauté européenne.

Nous allons examiner les liens entre les divers groupes de pays du Tiers-Monde et leurs pôles régionaux respectifs afin de vérifier comment chacun serait touché par une intensification du mouvement de régionalisation de l’économie mondiale.

Les garanties d’accès durable des États-Unis à des ressources stratégiques comme le pétrole, les minéraux, les produits du bois et, certains diront, l’hydro-électricité et même l’eau ont sans doute été une considération primordiale dans la négociation de l’ALE canado-américain et constituent aussi un facteur important dans l’élaboration de l’ALENA. À l’instar du Canada, le Mexique a dû s’engager dans des négociations commerciales en partie à cause des visées de plus en plus protectionnistes du gouvernement américain, qui opposait constamment des barrières non tarifaires et des restrictions liées ( droits compensateurs, par exemple ) aux exportations mexicaines. Les exportations concernées sont passées, en proportion de toutes les exportations, de 6,5 % en 1982 à plus de 13 % en 1986 ( Trigueros, 1989 ) avec des effets radicaux dans le cas de marchandises comme les produits sidérurgiques. Pour les États-Unis, l’attrait de ces pourparlers réside dans l’accès aux ressources mexicaines et à de meilleurs débouchés pour les industries tertiaires et les investissements américains. À la différence du Canada, le Mexique possède une main-d’oeuvre abondante à très bon marché, ce qui en fait un pôle majeur d’attraction pour certains intérêts capitalistes américains, mais qui fait peser une lourde menace sur les salaires, tant privés que sociaux, des travailleurs canadiens et américains. Contrairement à ce qui se passe dans la Communauté européenne, l’ALENA ne comporte aucune disposition destinée à améliorer les conditions sociales et l’équité régionale, à renforcer les décisions démocratiques, à accroître la mobilité de la main-d’oeuvre, à protéger l’environnement et à sauvegarder le droit des gouvernements régionaux et nationaux d’adopter des politiques de développement économique ( Grinspun et Cameron, 1993 ). L’ALENA est en réalité une charte économique continentale, qui consacre les droits économiques des sociétés transnationales ( Grinspun et Cameron, 1993, p. 18 ).

Même avant la conclusion de cet accord, les États-Unis dominaient la scène commerciale mexicaine, rendant compte de plus de 70 % des échanges. On peut donc largement affirmer que le commerce régional nord-américain est une réalité depuis déjà un certain temps. La progression rapide des échanges avec les États-Unis pendant les années 1980 ( augmentation de moitié ) repose en très grande partie sur les activités d’investissement des sociétés transnationales américaines qui ont porté leur part des importations mexicaines en provenance des États-Unis de 26 à 42 % et leur part des exportations à destination des États-Unis, de 7 à 27 % ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 41 ). L’ALENA a donc eu pour effet de sanctionner et d’avancer une intégration qui s’opère déjà sur le plan de la production ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 42 ). Il y a encore quelques années, on aurait jugé minces les possibilités qu’un gouvernement mexicain adhère aux principales dispositions de l’ALENA, qu’il s’agisse de réduire les barrières commerciales ( tarifaires ou non ), d’ouvrir le pays aux investissements extérieurs, de donner des garanties aux étrangers en matière de droits de propriété intellectuelle et d’innovation technologique ou de leur permettre de faire concurrence aux Mexicains dans le secteur des services — autant d’éléments qui ressemblent étonnamment aux points à l’ordre du jour des négociations de l’Uruguay Round du GATT — et ce, parce que le Mexique se vouait à une stratégie de développement à orientation intérieure et nationaliste et à une politique de remplacement des importations. Sous le coup de la crise de l’endettement et du marasme de l’économie capitaliste mondiale qui l’avait précipitée, le Mexique a cependant décidé de libéraliser son économie. En 1986, il adhérait au GATT pour ensuite, avant même d’apposer sa signature au bas de l’ALENA, radicalement restreindre le champ d’application des permis d’importation ( le ramenant de 820 articles à 250 de 1986 à 1989 ) et des contrôles des prix ( de 19 % des produits échangeables à moins de 1 % ), plus que réduire de moitié le taux tarifaire moyen ( Trigueros, 1989 ) et dévaluer considérablement le peso. Dans une autre grande volte-face, il a aussi voulu privatiser le plus clair de son important secteur public et a, pour ainsi dire, fermé les yeux sur les investisseurs étrangers qui ne satisfaisaient pas aux prescriptions de résultats ( contenu local, etc. ), déréglementant ainsi les investissements extérieurs de fait si ce n’est de droit ( Bueno, 1988 ). L’ALENA a donc été le prolongement logique d’une révolution de la politique économique intérieure, qui visait principalement une intégration institutionnelle plus systématique de l’économie mexicaine à l’économie américaine. Politiquement, ce mouvement traduisait une alliance croissante du grand capital national et du capital transnational, essentiellement américain, et la perte correspondante d’influence des syndicats de fonctionnaires, de la bureaucratie d’État et du petit et moyen capital, fondement du régime corporatiste antérieur, qui avait procuré une relative stabilité au pays pendant un si grand nombre de décennies ( Teichman, 1993 ). Bien que de nombreux milieux aient exprimé leur mécontentement face à l’ALENA et aux nouvelles orientations stratégiques, c’est le mouvement zapatiste du Chiapas qui a manifesté la plus vive opposition, imputant à la libéralisation économique la paupérisation de la région.

La question est donc de savoir si la poursuite de l’intégration nord-américaine mènera la région à un bloc commercial au sens où nous avons employé ce terme, c’est-à-dire à un régime régional intérieurement libéraliste, mais extérieurement protectionniste.

Le détournement d’échanges dans le commerce avec d’autres pays du Tiers-Monde ne devrait pas constituer un phénomène important dans l’ALENA. Le resserrement des liens canado-américains pourrait amener un certain détournement par le Canada, le pays benjamin, mais ses achats au Tiers-Monde sont relativement modestes au départ ( Whalley, 1989 ). Le détournement des flux commerciaux par suite du rapprochement États-Unis-Mexique ne devrait pas être important non plus, compte tenu du degré déjà élevé d’interdépendance commerciale, mais un accroissement des importations américaines de biens de fabrication mexicains nuirait sans doute aux exportations des pays en développement d’Asie et du reste de l’Amérique latine, lesquels sont actuellement assujettis à des barrières, tarifaires ou non. Fait paradoxal cependant, une meilleure intégration mexicano-américaine pourrait affaiblir l’intégration canado-américaine.

Il n’est pas sûr que les Antilles, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud profiteraient grandement d’un resserrement des liens commerciaux avec les États-Unis. Les petits pays antillais et centraméricains visés par l’Initiative du bassin des Caraïbes ( IBC ) de 1983 jouissent déjà d’un régime préférentiel unilatéral avec les États-Unis, dont sont cependant exclus certains produits vulnérables à l’importation, comme les textiles, les chaussures et les vêtements ( Fritsch, 1989 ). Les petits pays antillais figurant parmi les 68 membres du groupe Afrique-Caraïbes-Pacifique ( ACP ) de la CE ont déjà droit à un traitement préférentiel de la Communauté et comptent aujourd’hui dans leurs rangs Haïti et la République dominicaine, les deux nations antillaises qui dépendent au plus haut point des États-Unis dans leur commerce. Les pressions grandissantes qu’exercent certains producteurs latino-américains, appuyés par les États-Unis, en vue de l’abolition du protocole de la CE relatif à la banane et l’érosion du régime préférentiel du sucre de la CE par l’application des accords de l’Uruguay Round du GATT ( voir la section « Uruguay Round du GATT et conséquences sur le Tiers-Monde » ) sont susceptibles d’affaiblir les liens entre les Antilles et l’Europe, d’où un éventuel affermissement des relations antillaises avec les États-Unis au détriment, peut-être, des régimes préférentiels de l’IBC ( Fritsch, 1989 ). Certaines données indiquent que des Coréens et des Taiwanais ont investi dans les pays antillais de l’ACP en vue de tirer parti des facilités d’accès des nations antillaises aux États-Unis et à la CE ( Nations Unies, WIR, 1993, p. 29 ).

Les autres États sud-américains sont stratégiquement moins importants pour les États-Unis que le Mexique. Ils entretiennent d’étroites relations commerciales avec d’autres régions, et la plupart trouveraient de toute manière plus difficile que le Mexique de libéraliser leur économie sous les pressions du service de la dette. Il est donc bien moins probable qu’ils optent de leur plein gré pour un resserrement des liens commerciaux avec les États-Unis, les Américains eux-mêmes ayant moins intérêt à favoriser ce rapprochement. Il pourrait y avoir une double exception, à savoir le Chili, que les États-Unis tiennent pour un modèle de réforme dans la région et qui pourrait être le prochain pays à adhérer à l’ALENA, et le Brésil, qui a toujours attiré les capitaux américains et concurrence directement le Mexique sur le marché américain pour des produits comme l’acier, le textile et la chaussure. Le Brésil pourrait être contraint de rechercher un rapprochement avec les États-Unis, si un pacte mexicano-américain devait lui apparaître nettement désavantageux. Il a également été la cible d’abondantes mesures non tarifaires américaines depuis le milieu des années 1980, ayant figuré en 1989 avec le Japon et l’Inde, dans le cadre de l’article 301 du « Trade Bill » de 1988, au nombre des pays aux pratiques commerciales déloyales à l’endroit des États-Unis. Ouvrir officiellement le marché aux gens d’affaires américains en adhérant à l’ALENA pourrait, à un certain moment, se révéler pour le Brésil la meilleure façon d’éviter de rudes sanctions économiques de la part des Américains, si la politique commerciale des États-Unis devait continuer de s’orienter vers un bilatéralisme énergique. Pour sa part, le gouvernement américain s’est déclaré favorable à l’instauration d’une zone de libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu, ce que l’on a appelé l’Initiative Entreprise pour les Amériques, malgré les avantages douteux d’un tel projet aux yeux des Latino-Américains et la menace que cela fait peser sur le multilatéralisme ( Helleiner, 1993a ).

D’après les tendances des investissements extérieurs directs, nous sommes fondés à penser que l’Amérique latine a plus intérêt dans l’ensemble à éviter les pressions qui s’exercent pour qu’elle appartienne exclusivement à un bloc économique nord-américain, à supposer — comme nous le faisons — que la formation de blocs régionaux vienne réduire les courants d’investissements entre régions. ( On pourrait dire le contraire et affirmer que les restrictions commerciales pourraient améliorer les mouvements interrégionaux de capitaux. Les études sont muettes jusqu’ici sur cet aspect de la question des investissements. ) En 1985, les investissements américains et canadiens ont représenté 56 % des investissements extérieurs en Amérique latine ( tableau 22 ), mais 22 milliards environ ( 58 % ) sont allés au Mexique. Sur les investissements extérieurs en cours des Japonais et des Européens ( CE ) en Amérique latine cette même année, 6,66 milliards seulement ( 22 % ) avaient le Mexique pour destinataire ( calcul à partir de données de Bueno, 1988, p. 123 ). Ainsi, en dehors du Mexique, les investissements extérieurs de l’Amérique du Nord ( qui s’établissaient approximativement à 16 milliards de dollars en 1985 ) correspondaient approximativement à ceux du Japon et de la CE et les investissements japonais semblaient croître à un rythme bien plus rapide.

Malheureusement, on ne dispose pas, pour les années plus récentes, de données comparables sur les stocks d’investissements extérieurs directs dans les pays en développement selon la provenance. Des données agrégées indiquent que les IED ont augmenté plus rapidement en Asie qu’ailleurs dans le Tiers-Monde de 1985 à 1990 ( tableau 22 ). La majeure partie de ces capitaux semble provenir du Japon, pays qui a été la principale source d’investissements en Corée, à Hong-Kong, à Taiwan et en Thaïlande. Pendant cette période, les investissements japonais dans ces pays ( 9,5 milliards de dollars ) ont toutefois été presque identiques en valeur à ceux des nouveaux pays industriels asiatiques en Chine et en Malaisie. La majeure

Tableau 22. Provenance des investissements extérieurs dans le Tiers-Monde, 1975–1992


 

Provenance

  
 
  
 

Amérique du Nord

 

Pays européens

 

Japon

 

Total

 
 
 
 

Destination

1975

1985

 

1975

1985

 

1975

1985

 

1985

1992


 

Investissements extérieurs ( milliards $ )

Amérique latine et Antilles

20,8

37,9

 

9,3

15,0

 

2,5

15,0

 

60,2

149,0

Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est

6,0

16,7

 

4,2

10,1

 

4,4

20,0

 

65,4

192,4

Autres

 

9,7

 

5,0

6,9

 

1,5

6,0

 

50,0

78,8

Total

         

175,6

420,2


Source : CNUST ( 1988 ) ; WIR ( Nations Unies, 1994 ).

Nota : Les chiffres de 1985 pourraient être hétérogènes.

partie de ces investissements venaient de Taiwan et de la Corée, qui sont aujourd’hui des exportateurs nets de capital, et résultaient de la montée des coûts de production et des pénuries de main-d’oeuvre ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 24-25, 319 ). S’ils limitent à la région le plus clair de leurs dépenses d’investissement, les NPI investissent apparemment aussi en Europe et en Amérique du Nord pour éviter le protectionnisme sur ces marchés ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 25 ).

De 1985 à 1990, les apports de capitaux ont été bien moindres en Amérique latine qu’en Asie. Les États-Unis ont été le principal bailleur de fonds de 10 pays de la région, et notamment du Mexique, principal destinataire des IED. Les membres de la Communauté européenne ont été les principaux apporteurs de capital en Europe orientale, dans l’ex-Union soviétique et dans certaines régions africaines ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 318 ).

Ces données semblent indiquer que la régionalisation s’est intensifiée de 1985 à 1990. Il reste que ce mouvement demeure largement ambigu et complexe. Ainsi, les États-Unis sont encore le principal investisseur en Arabie Saoudite, à Hong-Kong, au Nigeria, aux Philippines et à Singapour . Le Japon est le deuxième au Guatemala et la CE la première au Brésil, au Viêtnam et en Indonésie et la deuxième en Équateur ( Nations Unies, WIR, 1992 ).

Fort grossiers assurément, les chiffres relatifs aux investissements extérieurs directs n’en contribuent pas moins à étayer les arguments tirés des chiffres du commerce selon lesquels les pays en développement d’Asie pourraient être le plus durement touchés par l’avènement de blocs régionaux à orientation intérieure. Si les investissements japonais demeurent la première source de capital étranger en Asie et celle qui progresse le plus rapidement, les investissements de l’Amérique du Nord et de la CE sur le continent asiatique sont fort importants et paraissent aussi croître vivement.

La résistance au repli en blocs régionaux ne sera sans doute jamais aussi grande qu’au Japon et dans les pays asiatiques du Tiers-Monde où les entraves à la formation « naturelle » d’un bloc régional sont immenses. En effet, bien que ces pays entretiennent des relations commerciales étroites, leurs structures de production et d’exportation se chevauchent largement dans des secteurs comme ceux du textile, des produits électroniques et électriques, des machines et du matériel de transport ( Hiemenz, 1988 ), de sorte que le remplacement d’exportations destinées à la CE et à l’Amérique du Nord par des échanges intrarégionaux serait structurellement difficile. En outre, le Japon éprouve avec ces pays les mêmes problèmes de déséquilibre commercial qu’avec la CE et l’Amérique du Nord. En 1991, l’excédent de sa balance commerciale avec eux s’établissait à 33 milliards de dollars ( Amex Bank Review, 22 mars 1993, vol. 20, no 3 ). La crainte de l’inégalité des rapports commerciaux risque donc d’être aussi grande chez les voisins asiatiques du Japon que dans la CE et en Amérique du Nord. Enfin, abstraction faite de Hong-Kong et de Singapour, le protectionnisme commercial prédomine dans la région.

La plupart des pays de l’ANASE grèvent le commerce de produits manufacturés de tarifs élevés de l’ordre de 30 % ( Ariff, 1989 ) et s’opposeront sans doute à toute velléité de libéralisation des échanges régionaux, car les dégrèvements tarifaires au sein de l’ANASE ont eu pour principal effet de détourner les courants commerciaux au lieu d’en créer ( Drysdale et Garnaut, 1989, p. 245 ). Si le Japon impose de faibles tarifs aux marchandises industrielles, les entraves institutionnelles ou « invisibles » à la pénétration des marchés restent considérables, prétendent certains ( Christelow, 1990 ). La Chine jouerait un rôle primordial dans un tel aménagement régional, mais les singularités de son régime intérieur de prix ( et, pourrait-on ajouter, la structure de ses exportations ) sont perçues comme des obstacles à l’intégration régionale ( Drysdale et Garnaut, 1989 ). Le marché le plus important de la Chine a longtemps été Hong-Kong avec 55 % de ses exportations et 41 % de ses importations en 1992 ( FMI, DTS, 1993, p. 134 ). Il s’agissait sans doute en majeure partie d’un commerce de transit, Hong-Kong servant de canal à l’écoulement de produits en Occident, mais les échanges authentiques avec Hong-Kong devraient être considérés, après 1997, comme des échanges intérieurs chinois. Si elle est susceptible d’infléchir la nature des relations de la Chine avec le reste de l’Asie, la croissance rapide du commerce extérieur chinois depuis le début des années 1990 semble viser au premier chef le partenaire américain.

Malgré une baisse récente, les tarifs industriels moyens sont également élevés en Corée ( 23,5 % ) et à Taiwan ( 13,8 % ). Les tarifs protecteurs dont certains pays d’Asie frappent des denrées agricoles comme le riz comptent parmi les plus lourds au monde. Le taux moyen de protection des produits agricoles était généralement de 166 % en Corée du Sud au début des années 1980 ( Ray, 1986 ), surpassant même celui du Japon. Ce protectionnisme est une source de frictions tant au sein de la région qu’avec les États-Unis.

Ainsi, des obstacles considérables se dressent sur la voie menant à la formation prochaine, à titre de pure initiative asiatique, d’une zone de libre-échange en Asie sur le modèle de celle de la CE ou de l’Amérique du Nord. La chose est hautement improbable, et d’autant plus que, chez les Asiatiques, la résistance politique à la domination japonaise est répandue, tout comme la conviction qu’un libre marché mondial est au mieux des intérêts de tous ( Preeg, 1989, p. 8 ). Un important corollaire de cette conclusion est que le Japon et les pays asiatiques du Tiers-Monde sont tous très vulnérables devant les pressions néomercantilistes de la CE et des États-Unis. Comme nous l’avons vu, ces pays sont la principale cible de l’imposition de LVE, de mesures antidumping et de droits compensateurs. La CE et les États-Unis ont brandi avec succès ces dernières années la menace d’un assujettissement progressif au Système généralisé de préférences pour imposer des concessions à la Corée ( brevets, droits d’auteur et construction navale ), à Singapour et à la Thaïlande ( droits de propriété intellectuelle ). Les Américains ont aussi menacé de prendre d’autres genres de mesures bilatérales pour forcer Taiwan à abaisser ses droits à l’importation et la Corée à assouplir ses restrictions en matière d’importation et d’investissement extérieur ( Whalley, 1989 ).

À cause de cette tendance au bilatéralisme de la CE et des États-Unis, les NPI asiatiques et les pays de l’ANASE craindront sans doute les effets d’une intégration plus poussée de l’Europe et de l’application de l’ALENA. Pourtant, l’unification du marché européen ne comporte en soi guère de menaces directes pour ces pays, une croissance européenne plus rapide pouvant même leur être avantageuse. Un sujet d’inquiétude demeure cependant : le passage d’un contingentement national des importations à un contingentement communautaire, ce qui pourrait être considéré comme un nouveau moyen de limitation à l’importation. Whalley ( 1989 ) a toutefois signalé que les contingents nationaux inexploités dans le commerce du vêtement et du textile seraient réaffectables à d’autres pays de la CE après 1992, ce dont profiteraient les pays de l’Asie. L’insistance de la CE sur la « réciprocité » pourrait également nuire à des pays comme la Corée, qui restreint l’accès à ses marchés financiers.

La signature de la Convention Lomé IV continue à garantir l’accès à la CE des 70 petits pays pauvres de l’ACP, 1992 n’ayant rien changé à la situation. Cette convention affectera, comme on l’a dit, les producteurs de sucre et de banane de l’ACP et devrait ouvrir les débouchés européens pour ces produits à des producteurs centraméricains et sud-américains plus efficients. Elle ne devrait pas être considérée comme un renforcement de l’isolationnisme régional. Par ailleurs, les incertitudes de 1992 quant aux taux résultant de croissance économique, à la normalisation des produits et aux taux de droits d’accise et de taxes à la valeur ajoutée pèseront sur les pays de l’ACP comme sur les autres pays en développement.

Facteur plus important encore que les événements de 1992 pour les pays de l’ACP, la part de ce groupe dans le commerce de la CE a beaucoup diminué depuis la signature de la première convention de Lomé en 1975, passant de 6,7 à 3,7 % de toutes les importations de l’Union européenne en 1992 ( Davenport et al., 1995, p. 5 ). De plus, la structure de ce commerce demeure véritablement coloniale, les pays de l’ACP vendant des produits primaires à la CE et lui achetant en contrepartie des produits manufacturés, notamment des biens d’équipement ( Hewitt, 1989 ). Les membres africains de l’ACP sont particulièrement éprouvés, puisque leur part de tout le commerce de la CE est tombée de 6 à 3,3 % entre 1976 et 1992, et que leur part des échanges totaux entre pays en développement et CE fléchissait de 15 à 10 % ( données tirées de Davenport et al., 1995, p. 10 ).

Bien qu’étant étroitement liés à la CE, ils craignent moins d’être prisonniers d’un bloc commercial aux pratiques restrictives que d’être tout à fait marginalisés et de se trouver dans une situation où leur part du commerce décroît et où des habitudes « coloniales » d’exportation perdent de leur intérêt pour une CE dont les structures de production se caractérisent par une diminution des apports de matières premières. La CE soutiendrait que des problèmes propres aux pays de l’ACP expliquent cette évolution défavorable du commerce, mais les critiques signalent que les restrictions dont sont l’objet les produits PAC en provenance des pays de l’ACP, les règles restrictives d’origine et le recours à des clauses de sauvegarde ou d’exemption pour des produits vulnérables comme les textiles ont eu pour effet de décourager la diversification des échanges de l’ACP avec la CE ( Ravenhill, 1985 ).

La CE a également négocié des accords d’association et de collaboration avec les pays du Maghreb ( Algérie, Maroc et Tunisie ) et du Mashreq ( Égypte, Jordanie, Liban et Syrie ), tout comme d’ailleurs avec d’autres pays européens en développement ( Chypre, Malte, Turquie et Yougoslavie ) et Israël. Leur incidence est une question vivement débattue car, comme dans le cas des pays de l’ACP, des restrictions frappent les produits PAC et ceux d’industries vulnérables comme les industries du textile et du vêtement qui tiennent une place plus considérable dans les exportations de ces pays méditerranéens que dans celles de l’ACP. On a fait valoir par ailleurs que l’extension de la CE à l’Espagne, à la Grèce, au Portugal s’est sans doute traduite par des détournements des courants commerciaux au détriment du reste de cette région ( Robert, 1980 ; Featherstone, 1989 ), ce qui nous rappelle la complexité des liens économiques entre les pays appartenant à des blocs commerciaux régionaux. C’est aussi l’indice que l’apparition de blocs au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire des blocs commerciaux régionaux adoptant des politiques de libéralisation intérieurement et de restriction extérieurement, ne serait pas exempte d’une telle complexité.

On se doit d’ajouter que le dernier élargissement de la CE risque d’avoir avivé les craintes d’une « Forteresse européenne », puisqu’il a eu des répercussions franchement négatives sur les échanges de l’Espagne et du Portugal avec l’Amérique du Sud. À la suite de son adhésion à la CE, l’Espagne s’est tournée pour ses achats de café et de cacao vers les pays de l’ACP, dont les marchandises ne sont pas assujetties au Tarif extérieur commun et a délaissé l’Amérique latine. Elle a également fait de sérieuses compressions dans ses achats de maïs argentin et d’oléagineux brésiliens à son entrée dans la CE. Les facteurs qui ont le plus influé sur le commerce entre la CE et l’Amérique latine ces dernières années, demeurent cependant la récession mondiale et la crise de l’endettement qui l’a accompagnée ( et persiste encore ). Ces événements ont en effet conduit à une diminution de moitié des exportations de la CE vers cette région. Celles-ci ne sont revenues à leurs niveaux du début des années 1980 qu’à la fin de cette décennie, bien que les échanges se soient très nettement multipliés par la suite ( FMI, DTS, 1993 ).

Comme les courants des échanges et des investissements, les flux d’aide accusent, dans leurs caractéristiques géographiques, un certain « biais » régional, mais se distinguent aussi par la force des liens interrégionaux ( tableau 23 ). La plus grande partie de l’aide bilatérale européenne est destinée à l’Afrique et au Moyen-Orient, et près de la moitié à l’Afrique subsaharienne. Le Japon concentre son aide en Asie. En dehors de ces constatations, on ne voit pas de correspondances régionales étroites. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord reçoivent la plus grande partie de l’aide américaine, beaucoup plus que ce que reçoivent l’Asie et l’Amérique latine collectivement. L’Afrique subsaharienne et les pays les plus pauvres d’Asie sont les destinataires de la majeure partie de l’aide canadienne. Ce dosage complexe d’intérêts stratégiques nationaux, tant commerciaux que politiques, d’affinités historiques et de motifs humanitaires qui engendre ces tendances régionales devrait énormément se simplifier si des courants régionaux caractérisés correspondant à la théorie tripolaire des blocs devaient voir le jour.

Bref, les tendances régionales du commerce sont suffisamment marquées, tout comme celles de l’aide et de l’investissement internationaux, quoique dans une bien moindre mesure, et les entorses au multilatéralisme ont été assez évidentes ces dernières années pour justifier la crainte que ne se forment des blocs commerciaux régionaux. Les incertitudes entourant les répercussions d’Europe 1992 et de la consolidation de la zone de libre-échange nord-américaine avivent ces appréhensions. Pourtant, aux mesures de renforcement de ces deux regroupements régionaux devraient se greffer des politiques bien plus restrictives à l’égard des pays non membres pour qu’un véritable « bloc » apparaisse. Il n’y a rien d’inhérent à l’unification intérieure de l’Europe qui permette de croire que les barrières commerciales extérieures deviendront plus rigides, et la Commission européenne a déclaré que, par principe, on ne s’engagerait pas dans cette voie ( The Economist, Survey, 8 juillet 1989, p. 6 ). De même, l’ALE canado-américain et l’ALENA sont conformes à

Tableau 23. Répartition régionale de l’aide publique au développement du CAD, 1991–1992


 

Total

Afrique subsaharienne

Asie et Océanie

Moyen-Orient et Afrique du Nord

Amérique latine et Antilles


Communauté européenne

     

Milliards $

21,0

9,8

5,3

3,4

2,5

%

100,0

46,7

25,2

16,2

11,9

Japon

     

Milliards $

9,4

1,7

5,9

0,9

0,9

%

100,0

18,1

62,8

9,6

9,6

Canada

     

Milliards $

1,6

0,7

0,6

0,1

0,2

%

100,0

43,8

40,2

6,3

12,5

États-Unis

     

Milliards $

9,4

2,1

1,6

4,3

1,1

%

100,0

23,1

17,3

45,7

11,7

Total

     

Milliards $

41,1

14,3

13,4

8,7

4,7

%

100,0

34,8

32,6

21,1

11,4


Source : Calcul d’après les données de Coopérationpourledéveloppement ( OCDE, 1993 ).

Nota : CAD, Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

l’article XXIV du GATT et ne devraient donc pas en soi mener à la formation d’un bloc régional. De fait, si on considère que les marchés intérieurs canadien et mexicain sont de petite taille par rapport au marché américain et que les liens économiques avec les États-Unis étaient déjà étendus avant que ne s’engagent les négociations commerciales, il est improbable qu’un marché nord-américain unifié conduise en soi et à lui seul à une rapide transformation des vastes échanges et investissements de la région avec les autres régions. Il est toutefois possible que le bilatéralisme conquérant et, parfois, l’unilatéralisme américain favorisent un tel aboutissement. Le facteur déclencheur pourrait être l’incapacité pour les États-Unis de régler autrement leurs problèmes chroniques de déséquilibre du commerce extérieur ( et leurs problèmes étroitement liés de déséquilibre intérieur ). La rivalité des trois grands pôles capitalistes pour l’exploitation des marchés mondiaux s’intensifierait sans doute alors, mais non pas dans le respect des règles impersonnelles du comportement économique libéral, mais plutôt par le jeu des rapports de force et de pouvoir de négociation ( Cox, 1987, p. 249 ). Tout nouveau repli du multilatéralisme qui s’ensuivrait serait sans doute de nature à accentuer les tendances régionales observables des échanges. On peut concevoir que l’escalade des moyens de rétorsion vienne transformer les zones commerciales régionales en véritables blocs régionaux.

Comme nous l’avons vu, il existe d’importantes forces compensatrices susceptibles d’empêcher une régionalisation tripolaire simple et nette ; l’une d’elles est en particulier la solidité des liens commerciaux qui unissent actuellement l’Asie à l’Amérique du Nord. Ces relations sont d’une telle importance que toute une gamme d’accords de libre-échange américano-asiatiques ont été envisagés, que ce soit avec le Japon, Taiwan, la Corée, l’ANASE ou diverses combinaisons de pays de la région du Pacifique ( voir Kojima, 1971 ; Ariff, 1989 ; Drysdale et Garnaut, 1989 ; Kuroda, 1989 ; Park et Yoo, 1989 ; Tsiang, 1989 ). On en est venu à appréhender que les États-Unis ne parsèment le monde de zones de libre-échange bilatéral et d’« arrangements mutuellement avantageux » en dehors de leur sphère régionale ( Luyten, 1989, p. 278 ). Selon cet argument, la CE aurait alors à imiter les États-Unis, si bien que ces deux géants commerciaux, dans leur action polarisatrice sur le monde, contribueraient à morceler l’économie internationale au détriment de toutes les nations, petites et grandes ( Luyten, 1989 ). Des blocs commerciaux pourraient donc naître, mais sans nécessairement se confiner à une région en particulier. Si avec cette vision eurocentrique on écarte peut-être trop vite l’idée que le Japon constitue son propre bloc économique, le processus de restructuration du commerce mondial qui est ici envisagé ne perd rien de sa vraisemblance. On entrevoit de nouvelles formes d’impérialisme, de nouvelles menaces pour la paix mondiale et une différenciation croissante du Sud. On peut penser que les fournisseurs de matières premières d’intérêt stratégique dans le Tiers-Monde seraient étroitement liés à un bloc quelconque et que certains NPI adapteraient leurs produits aux besoins particuliers du bloc commercial auquel ils appartiendraient. Les pays à revenu intermédiaire en particulier seraient contraints de limiter les produits et les marchés et, si des blocs se formaient à la faveur d’un processus de négociation d’accords bilatéraux de libre-échange, ils pourraient se voir dans l’obligation de renoncer à bien des leviers d’une politique économique nationale. Les pays les plus pauvres du Tiers-Monde avec leurs productions primaires seraient encore plus marginalisés qu’ils ne le sont aujourd’hui et trouveraient encore plus difficile de diversifier leurs bases à l’exportation ou d’attirer les capitaux étrangers.

On peut toutefois former d’autres visions de l’avenir. On peut penser, par exemple, que l’internationalisation fera des pas de géant, malgré une tendance marquée à la régionalisation. On peut penser que les déséquilibres se redresseront progressivement aux États-Unis et que la coopération internationale permettra d’éviter un « atterrissage en catastrophe ». On peut penser que le Japon et peut-être la Corée et Taiwan chercheront à prévenir de nouvelles restrictions commerciales de la part de la CE et de l’Amérique du Nord en y investissant leurs excédents sous forme de capacités de production et en favorisant des régimes de production et de commerce intraentreprises qui s’exposent moins à l’adoption de mesures restrictives que les échanges interentreprises. Le rythme de développement de la coopération entre pays industrialisés et pays en développement dans la région Asie-Pacifique est de nature à affaiblir la tendance à se replier sur soi, tant en Asie qu’en Amérique du Nord. On peut aussi penser que l’APEC ( Organisation de coopération économique Asie-Pacifique ) avec ses 18 pays membres atteindra son but de libéralisation des échanges pour l’an 2010 pour des pays industrialisés comme le Japon, les États-Unis et le Canada et d’ici l’an 2020 pour les pays en développement de l’Asie et du Pacifique ( Nations Unies, SESM, 1996, p. 75 ). Dans le sens même de cette conception hautement contestée dans le Tiers-Monde — ainsi que nous le verrons au prochain chapitre —, l’heureuse issue de l’Uruguay Round suggère, malgré des retards appréciables, que le multilatéralisme nous ouvre une voie non adversative vers l’avenir. Les NPI en croissance rapide pourraient encore faire face à des restrictions commerciales déterminées à l’occasion, mais possèdent la souplesse voulue pour maintenir une croissance rapide. Les termes de l’échange pourraient à nouveau s’infléchir en faveur des pays pétroliers devant la dure réalité des pénuries de ressources à long terme, mais les pays pauvres d’Asie et d’Afrique et les nations latino-américaines pourraient encore connaître la servitude des dettes ( péonage ), l’austérité, les lenteurs de la croissance par habitant, les scandaleuses inégalités de revenu et la « périphérisation » internationale.

Notre propos n’est pas de tenter de prévoir quel scénario prévaudra le cas échéant, mais plutôt d’insister sur la précarité de l’économie mondiale et les différences économiques entre les secteurs du Sud. Nous n’acceptons pas non plus que les problèmes de l’Amérique latine et des pays les plus pauvres du globe, qui sont communs à ces deux scénarios, doivent rester sans solution ou le restent effectivement. Au dernier chapitre, nous soumettrons en effet à un examen critique les prémisses sur lesquelles s’est fondé le développement international à ce jour et considérerons diverses propositions de « développement nouveau », susceptibles d’intéresser la vaste majorité des habitants du Sud toujours en proie à la pauvreté et à l’insécurité. Ces recommandations impliquent aussi une nette transformation des valeurs et des modes de vie de la population du Nord. Au préalable, nous nous attacherons cependant à deux autres événements récents présentant un intérêt capital pour les relations Sud–Nord : i ) l’Uruguay Round du GATT et la création de l’Organisation mondiale du commerce et ii ) l’effondrement du bloc soviétique.

Uruguay Round du GATT et ses répercussions sur le Tiers- Monde

On juge généralement que, pour les pays du Tiers-Monde, le multilatéralisme est préférable aux tendances récentes au néomercantilisme et à la régionalisation du commerce avec la menace possible de repli en blocs de protection qui accompagne ce mouvement. Après sept ans de négociations, la conclusion de l’Uruguay Round en décembre 1993 est considérée comme porteuse d’avantages nets importants pour toute l’économie mondiale, y compris pour le monde en développement. On ne s’entend toutefois pas sur l’ordre de grandeur de ces avantages globaux, on s’inquiète du moment de leur apparition et on reconnaît que, quelle qu’en soit l’importance, les avantages se répartiront très largement au profit des économies développées et des nouveaux pays industriels, alors que l’Afrique et les pays de l’ACP y perdront généralement en valeur nette. Il y a en outre ceux qui, dans le Tiers- Monde et ailleurs, tiennent les négociations du GATT pour bien moins favorables, y voyant une tribune où les États-Unis surtout, mais aussi la CE et le Japon, défendent les intérêts des sociétés transnationales aux dépens des ouvriers et des paysans des pays les plus pauvres. Un examen de la nature des accords de l’Uruguay Round aidera à comprendre ces vues divergentes.

Comme les sept cycles de négociations qui l’ont précédé depuis la conclusion de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce en 1948, l’Uruguay Round a largement porté sur les dégrèvements tarifaires du commerce de produits manufacturés. Cet accord prévoit une réduction de 40 % en 5 ans du tarif moyen du droit NPF des pays industriels, lequel passe ainsi de plus de 6 % à moins de 4 % ( ODI, mai 1995, no 3 ; FMI, PEM, mai 1994, p. 82-88 ) et une hausse de 20 à 43 % de la proportion des importations en franchise de droits. Il va toutefois au-delà des cycles antérieurs en interdisant les limitations volontaires à l’exportation, les arrangements de commercialisation ordonnée et les autres mesures non tarifaires de la « zone grise », en assurant l’élimination progressive sur quatre ans. Qui plus est, contrairement au passé, les pays en développement sont aussi tenus de réduire leurs tarifs moyens de 13,5 à 9,8 %, ainsi que de relever de 13 à 61 % la proportion de leurs produits manufacturés à tarification « consolidée » ou assujettie à une limite supérieure ( ODI, mai 1995 ).

Les accords s’engagent nettement plus loin dans la voie de la libéralisation économique que les cycles antérieurs du GATT dans les domaines du textile et du vêtement, du commerce de denrées agricoles et de services, des droits de propriété intellectuelle et des « mesures concernant les investissements et liées au commerce ». Ils prévoient un durcissement des règles relatives au dumping et aux subventions industrielles et la création de l’Organisation mondiale du commerce ( OMC ), qui a pour mission de surveiller les relations commerciales des 120 pays signataires.

L’Arrangement multifibres ( Arrangement concernant le commerce international des textiles ), qui remonte à 1974, sera progressivement éliminé sur une période de 10 ans. Le contingentement du commerce du textile et du vêtement dans le cadre de cette entente sera graduellement intégré au GATT avant d’être élargi et éliminé par étapes. Le commerce agricole relèvera désormais de la compétence de l’OMC. Les restrictions d’ordre quantitatif sur les denrées agricoles se transformeront en tarifs. La plupart des tarifs seront consolidés et tous régresseront de 36 % en six ans par rapport à la période de référence 1986–1988. Fait plus important encore, la valeur des subventions à l’exportation diminuera de 36 %, le volume des exportations subventionnées, de 21 % et la valeur de soutiens intérieurs ( comme les subventions à la production ), de 20 %. Les pays en développement s’engagent à opérer dans chacun de ces secteurs des réductions correspondant aux deux tiers de celles des pays industrialisés, mais les pays les moins développés sont exemptés de tout engagement de cet ordre ( FMI, PEM, mai 1994, p. 82 ).

Pour la première fois, le commerce de services, qui a crû plus rapidement que le commerce de marchandises depuis 10 ans ( taux d’accroissement annuel de 9,5 % contre 7,1 % [ Harmsen, 1995 ] ) est visé par les accords du GATT dans un Accord général sur le commerce des services ( AGCS ou GATS ), lequel prévoit un traitement de la nation la plus favorisée, une transparence des lois et des règlements, un accès aux marchés et la parité de traitement des entreprises étrangères et des entreprises nationales ( ce que l’on appelle le traitement national ). Les engagements pris par les membres du GATS varient amplement cependant en ce qui concerne ces principes et leur application à des industries de services déterminées.

Un accord sur les « aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce » ( APIC ) vise à protéger les brevets, les droits d’auteur, les dessins industriels et les autres formes de propriété intellectuelle, grâce à des normes de protection, à l’application des principes de la nation la plus favorisée et du traitement national, aux lois nationales et aux mécanismes de règlement des différends de l’OMC. L’accord APIC peut présenter un intérêt énorme, puisque les revenus extérieurs du Groupe des 7 par l’application des droits de propriété intellectuelle ont plus que quadruplé de 1980 à 1991, atteignant les 30 milliards de dollars ( Harmsen, 1995 ).

Les « mesures concernant les investissements et liées au commerce » doivent être conformes aux principes de traitement national et d’abolition des restrictions quantitatives du GATT comme ceux qui exigent un certain contenu local ou un équilibrage sur le plan des échanges ou des apports de devises. Les pays industriels doivent s’y conformer dans les deux ans, les pays en développement, dans les cinq ans et les pays les moins développés dans les sept ans.

Les accords de l’Uruguay Round clarifient également les règles relatives aux mesures antidumping, aux subventions et aux mesures compensatrices « antisubventionnement ». On accélère la procédure de règlement des différends et la rend plus automatique. L’OMC se voit en outre confier des responsabilités de surveillance et est appelée à collaborer avec le FMI et la Banque mondiale pour que la régulation de l’économie mondiale soit la plus cohérente possible.

On estime à 212 à 274 milliards de dollars — ce qui équivaut en gros à un taux de croissance de 1 % — l’incidence possible sur la progression annuelle des revenus réels dans le monde. De 182 à 188 milliards, soit de 69 à 86 % de ce gain, iront aux pays de l’OCDE. C’est la CE qui en profitera le plus avec 71 à 73 milliards ( 27 à 34 % ), puisque c’est elle qui présentait les plus grandes « distorsions » dans son commerce agricole au début du processus. La part des États-Unis sera de 26 à 27 milliards et celle du Japon, de 36 à 42 milliards ( FMI, PEM, mai 1994, p. 83-84 ). L’ex-Union soviétique et l’Europe de l’Est verront leurs revenus s’élever de 2,2 milliards environ. Pour les pays en développement, le gain sera de quelque 78 milliards, dont la majeure partie ira aux pays industrialisés de l’Asie, et notamment à la Chine qui gagnera 37 milliards ( Golden et al., 1993 ). L’Amérique latine ira aussi chercher 8 milliards environ de revenus.

Dans le monde en développement, les pays d’Afrique, des Antilles et de l’ACP en général font bande à part, car ils ne tireront nullement parti dans l’ensemble de l’Uruguay Round. De fait, l’Afrique, continent déjà marginalisé par le système de commerce international ( Barratt Brown et Tiffen, 1992 ), perdra en valeur nette des revenus de l’ordre de 2,6 milliards pour deux grandes raisons : d’abord, les pays africains et antillais jouissent déjà d’un accès préférentiel aux marchés de la CE et des États-Unis de sorte que les réductions de taux de droit NPF viendront diminuer la valeur de cet accès, ouvrant plus grande la porte à des concurrents comme les pays latino-américains ( la CNUCED estime que les accords du GATT coûteront à l’Afrique la moitié environ de son avantage concurrentiel sur les marchés de la CE, des États-Unis et du Japon [ Africa Recovery, décembre 1993–mars 1994, p. 9 ] ) ; ensuite, la diminution des subventions agricoles fera monter les prix internationaux de l’alimentation, alors que la majeure partie des pays africains sont des importateurs alimentaires nets. Ainsi, l’Uruguay Round risque de marginaliser encore plus l’Afrique, ce qui a amené certains à demander au GATT de prévoir un financement compensatoire à l’égard des pertes des pays les moins développés et des importateurs alimentaires nets par ce qui serait un modeste prélèvement sur les énormes avantages ( hausse des revenus ) que recevront les pays membres de l’OCDE. Les ministres du GATT se sont montrés disposés à étudier la question en ce qui concerne l’augmentation du coût des importations alimentaires. On pense toutefois que des mesures d’exécution plus concrètes s’imposent et que l’application des dispositions de compensation des accords du GATT ne s’étend pas à la cause première des pertes de l’ACP, soit la diminution de l’accès préférentiel.

Les avantages qui iront aux pays en développement viendront en majeure partie de l’élimination progressive de l’Arrangement multifibres, qui visait principalement les NPI, notamment ceux de l’Asie. Les exportations de vêtements et de textiles du Tiers-Monde vers les pays de l’OCDE devraient donc nettement augmenter. On ne s’entend toutefois pas sur l’ordre de grandeur de cette progression que l’OMC estime à 80 % ( Harmsen, 1995 ) et l’ODI ( 1995 ), à 20 %. On s’accorde néanmoins à dire que les producteurs du Tiers-Monde ne verront ces avantages qu’après un certain temps seulement, puisque les importateurs ont toute latitude de décider du rythme de l’intégration des divers produits au GATT et que le contingentement éliminatif est surtout concentré vers la fin du délai prévu de 10 ans ( Harmsen, 1995 ). Bien des pays en développement devront assurer les coûts de leur propre libéralisation avant de pouvoir jouir des avantages escomptés. Une si longue période d’attente accroît aussi les incertitudes au sujet de l’éventuel démantèlement du système de contingentement, car la conjoncture du commerce mondial peut radicalement évoluer en 10 ans.

Dans les cycles antérieurs de négociations du GATT, l’intérêt pour le Tiers-Monde a été au mieux tiède ou ténu. La charte du GATT prévoit à l’article XVIII des mesures de protection des pays en développement en vue d’aider ceux-ci à développer leurs bases industrielles par des politiques de remplacement des importations. Les accords qui ont suivi dans les années 1950 et 1960 semblent de peu d’intérêt pour la plupart des pays en développement, car les matières premières, les denrées agricoles et les produits halieutiques sont exclus des négociations de dégrèvement tarifaire et les propositions de stabilisation des prix sont laissées de côté ( Tussie, 1987, p. 32 ). C’est pourquoi la CNUCED a vu le jour pour devenir la principale tribune de défense des intérêts commerciaux du Tiers-Monde. Comme les pays en développement ont de plus en plus adopté des stratégies industrielles orientées vers l’exportation, leur intérêt pour le GATT s’est avivé, tout comme leur frustration d’être exclus des négociations clés ( Tussie, 1987, p. 33 ). Au début des années 1990, ils figuraient pour 20 % dans le commerce mondial de produits manufacturés et leur représentation au GATT avait nettement augmenté, mais ils se trouvaient toujours exclus de la plupart des négociations de l’Uruguay Round, les accords conclus dans ce cycle restant bien en deçà de ce qu’auraient souhaité nombre de pays en développement. Pour certains, l’Arrangement multifibres n’est pas éliminé assez vite et les dégrèvements tarifaires sur des biens de fabrication comme le vêtement, la maroquinerie, le caoutchouc, la chaussure et le matériel de transport — si importants pour les pays les plus pauvres — sont fort modestes en regard des taux élevés des droits, d’où un amoindrissement des avantages de ces allégements pour les exportateurs asiatiques et latino-américains. L’escalade des tarifs se poursuit si bien que, au moment même où on abaisse les niveaux moyens, les tarifs dont sont frappées les importations manufacturières en provenance des pays en développement augmentent toujours à mesure que s’accroît la valeur ajoutée. Ainsi, le taux moyen de droit sur les produits finis décroît de 9,1 à 6,2 %, mais l’emporte toujours nettement sur les nouveaux taux des produits semi-finis ( 2,8 % ) et des matières premières ( 0,8 % ) ( Banque mondiale, 1995 ). Ajoutons que les mesures antidumping devraient surtout toucher les pays en développement avec leurs coûts moindres de production ( ODI, mai 1995 ).

C’est peut-être dans les domaines des services et de la propriété intellectuelle que l’insatisfaction a été la plus vive à l’égard des accords. Les pays en développement ont été unanimes à offrir de restreindre la protection uniquement dans les services touristiques. Dans les services de santé, d’éducation, de distribution, de loisirs et de construction, la proportion des pays du Tiers-Monde à faire une offre semblable était bien inférieure à 50 %. Abstraction faite des ambiguïtés quant à la nature précise des engagements découlant de ces offres, la différenciation croissante du monde en développement semble ressortir d’emblée de cet aspect des accords. L’Amérique latine est bien plus disposée à ouvrir ses services financiers et ses services de loisirs et de distribution que l’Afrique et l’Asie, alors que le continent asiatique est plus prêt que les deux autres à libéraliser ses services aux entreprises et ses services de communications et de construction. Étant la région la moins développée, l’Afrique était aussi la moins désireuse de libéraliser son secteur tertiaire ( ODI, mai 1995 ).

Cette différenciation croissante transparaît aussi dans l’enthousiasme variable que les divers groupes de pays du Tiers-Monde ont manifesté pour l’accord relatif aux droits de propriété intellectuelle. Des pays comme le Brésil, l’Inde, le Mexique ou certains NPI asiatiques ont aujourd’hui la capacité industrielle et technique d’exporter certaines formes de propriété intellectuelle et n’hésitent donc pas autant que par le passé à conclure des accords en la matière. Les pays les plus pauvres ne jouissant pas de cette capacité s’opposent à tout accord sur les droits de propriété intellectuelle, qui sera sans doute synonyme de coûts immédiats et d’avantages futurs incertains.

Il ne faudrait pas croire que le soutien gouvernemental d’une mesure quelconque dans les accords du GATT équivaut à un soutien national intégral. Les effets de la libéralisation varieront selon les classes et les groupes d’une société et les mesures de libéralisation peuvent profondément modifier les conditions de vie et les habitudes de grands pans de la population, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire. Sous ce rapport, les accords du GATT ne diffèrent pas des programmes d’ajustement structurel. Lorsque les retombées globales sur le plan des revenus nets sont négatives, comme c’est le cas dans bien des pays du Tiers-Monde, la capacité de compenser les classes ou les fractions d’une société qui sont défavorisées par l’application des accords s’en trouve nettement réduite. En fait, ces derniers accroîtront la difficulté pour les pays de l’ACP de répondre aux attentes des programmes d’ajustement structurel en cours de réalisation sous les auspices du FMI et de la Banque mondiale. La nécessité d’une coordination des interventions des trois organismes internationaux apparaît d’emblée, tout comme celle de mettre en place des mécanismes internationaux plus efficaces de transfert de ressources entre pays riches et pauvres.

Certains se demandent si le genre de multilatéralisme qu’incarnent les négociations du GATT constitue la bonne façon de gérer les relations internationales et si les pays du Tiers-Monde devraient être associés du tout au GATT. Selon Rhaghavan ( 1990 ), le programme du GATT reste dominé par les sociétés transnationales, celles des États-Unis principalement, mais aussi de la CE et du Japon, le but étant de leur ouvrir le globe tout entier pour que le capital y circule sans encombre. Le GATT est le moyen de « recolonisation » des pays en développement par le capital international, instrument d’oppression et d’asservissement du Sud et de ses populations pauvres ( Rhaghavan, 1990, p. 308 ). Un GATT réformé et élargi ( sous la forme de l’OMC ) constitue un véhicule idéal à cet égard, puisque les pays n’ont généralement d’autre choix que de commercer. Par contre, un pays a davantage de choix lorsqu’il s’agit de se mettre sous la tutelle du FMI ou de la Banque mondiale en raison de dettes, et nombre de pays se gardent bien de le faire. Qui plus est, les pays en développement n’ont ni structures ni organes officiels dans le GATT, organisme dont les travaux sont occultes et sans transparence, et qui est essentiellement dominé par les puissances industrialisées.

L’Uruguay Round visait à restructurer les relations internationales au profit des sociétés transnationales, et il fallait à cette fin étendre les accords bien au-delà du « territoire » commercial habituel du GATT, l’inclusion d’autres éléments étant justifiée par l’étiquette accolée « éléments liés au commerce ». C’est en réalité imposer la définition des États-Unis des droits de propriété aux autres, même si elle va à l’encontre des valeurs morales des gens à qui on l’impose. C’est ainsi que Vandana Shiva a fait valoir que les APIC privatisent le savoir qui appartenait auparavant au domaine public. Les APIC permettent en effet de breveter toute la vie végétale et animale et balaient d’un revers de main les milliers d’années de constitution du savoir indigène, dont s’inspire le savoir scientifique moderne. Ces mesures menacent en soi la diversité biologique et culturelle des sociétés paysannes du Tiers-Monde et lèvent un tribut sur celui-ci pour l’exploitation de la flore et des diverses formes de savoir appliqué ( Shiva, 1993, p. 16-17 ). Ces vues « écologiques » du Tiers-Monde procèdent d’une conception du monde différente de celle qui sous-tend les accords du GATT. Nous nous étendrons sur la question au chapitre suivant. Contentons-nous de dire pour l’instant que Shiva et Rhaghavan partagent la conviction que le GATT sert principalement les intérêts des sociétés transnationales et, de là, les intérêts du Nord, ouvrant ainsi les frontières du Sud et y réduisant les souverainetés nationales de sorte que les ressources de toute la planète sont mises à la disposition des intérêts économiques du Nord ( Shiva, 1993, p. 13 ).

Ce n’est pas que les nations du Sud n’ont pas besoin de capital extérieur. Comme le dit Rhaghavan, la question est plutôt de savoir si elles conserveront ou non la capacité de contrôler le capital étranger dans l’intérêt national. Les accords du GATT restreignent grandement l’autonomie nationale et imposent une nouvelle ordonnance internationale des droits des étrangers non pas par la diplomatie des canonnières du colonialisme d’antan, mais par les mesures de rétorsion en matière commerciale ( Rhaghavan, 1990, p. 44 ). On peut donc dire en fait que nombre des objections contre l’ALENA que nous avons formulées au dernier chapitre vaudraient tout autant pour la nouvelle démarche de négociation commerciale multilatérale dans le cadre du GATT.

Rhaghavan a des critiques de taille à adresser au GATT, mais la grande faiblesse de son analyse est qu’il croit que les nations du Tiers-Monde comme groupe continuent à avoir des intérêts communs et qu’une coopération et une action collective sont donc possibles dans les affaires commerciales au sein du monde en développement. Il semble sous-estimer le degré de différenciation du Tiers-Monde sur le plan des bases industrielles, de la dépendance à l’égard des produits primaires par opposition aux produits manufacturés, du degré de développement du secteur tertiaire, des capacités d’investigation scientifique et de recherche et de l’ouverture actuelle aux forces internationales, et entre autres à la présence des sociétés transnationales. Les accords du GATT prennent acte de ces différences en prévoyant des délais d’ajustement plus longs pour les pays du Tiers-Monde les plus pauvres, les moins industrialisés et généralement les moins ouverts. Vu toute la gamme des obligations contractées en vertu des accords de l’Uruguay Round, cette dispense spéciale pourrait se révéler trop peu souple pour permettre un développement « autonome » des pays les plus pauvres, qui seraient à jamais incapables d’accéder au rang de NPI. Cela reste à voir, mais on peut soutenir que ces concessions sont les meilleures que le Tiers-Monde puisse arracher aux négociateurs et qu’il n’a jamais existé de réelles possibilités de formation d’un front commun entre tous les pays en développement soucieux de jouir d’un plus haut degré d’autonomie dans leur politique économique nationale.

James Goldsmith, député français au Parlement européen et financier international, critique quelque peu différemment le GATT, tout en se fondant en partie sur les mêmes prémisses ( Goldsmith, 1994 ). Sa crainte est que l’Uruguay Round n’amène les sociétés transnationales à déplacer les capacités industrielles et les emplois secondaires et tertiaires vers des centres de main-d’oeuvre à bon marché. Il redoute également que l’accord transforme l’agriculture dans le monde, en relevant les niveaux de productivité et en déplaçant des millions de travailleurs ruraux forcés de migrer vers des bidonvilles urbains ou de devenir des « réfugiés du GATT ». Les effets sociaux seraient dévastateurs dans le Sud comme dans le Nord. Dans le Nord, les pactes sociaux implicites hérités d’un long passé en matière de distribution des revenus seront brutalement déchirés par la libéralisation mondiale avec les pressions exercées par le capital mobile sur les taux salariaux. Les sociétés transnationales seront avantagées par leur accès à un réservoir presque inépuisable de main-d’oeuvre à très bon marché, mais elles seront un peu comme le gagnant à une partie de poker dans un des salons du Titanic. Les blessures qui seront infligées à un pays seront trop profondes pour être acceptables sans de brutales conséquences ( Goldsmith, 1994, p. 21 ).

La solution de rechange que cet auteur entrevoit à la libéralisation des échanges internationaux est le libre-échange entre pays parvenus à un même degré de développement économique. Les pays membres de l’ALENA et de la CE continueraient à pratiquer le libre-échange entre eux et s’ouvriraient au capital, à la technologie et aux idées de l’extérieur, tout en concluant des accords commerciaux bilatéraux avec d’autres régions en toute réciprocité. Les pays en développement offrant des similitudes sur le plan du degré de développement et des salaires noueraient des liens de collaboration. ( Fait inexplicable, Goldsmith [ 1994 ] paraît ne pas voir la situation anormale du Mexique au sein de l’ALENA pour ce qui est de l’exigence d’une égalité salariale, etc. ) Les sociétés étrangères désireuses d’écouler leurs marchandises dans une région seraient tenues d’y implanter des établissements et d’y créer des emplois.

Cette analyse est une vaste condamnation du libre-échange mondial qu’incarnent les accords du GATT. On n’y aborde cependant pas la question des moyens de dissuader les Sociétés transnationales de viser à la maximisation des profits. On y surévalue l’incidence probable du GATT sur les réformes agricoles dans les pays en développement. On y exagère le rythme possible d’exode des capitaux vers le Tiers-Monde, puisque des facteurs autres que les taux salariaux ( comme la productivité globale, la stabilité politique, les économies de diversification et la gestion des stocks « juste-à-temps » ) jouent un grand rôle dans les décisions d’implantation industrielle. Nous n’en sommes pas moins forcés de bien percevoir les motivations à l’origine du libre-échange, le but de l’opération étant la recherche de profit des sociétés transnationales et la ruée vers la croissance économique avec leurs conséquences possibles à long terme. Profit et croissance sont le fondement même du paradigme économique contemporain sur lequel reposent les politiques économiques nationales et internationales, comme l’incarnent les prescriptions du FMI, de la Banque mondiale et du GATT en matière de politiques.

Une des premières mesures prises par l’OMC a été de promouvoir énergiquement la conclusion de l’Accord multilatéral sur l’investissement. Encore en genèse, cette entente garantirait au capital extérieur le même libre accès à chaque secteur de l’économie dont jouit le capital intérieur. Les nations ne pourraient plus favoriser ni protéger le capital intérieur dans des secteurs clés comme ceux de l’énergie ou des finances et les gouvernements seraient moins capables de mettre une politique de l’investissement au service de la réalisation de leurs objectifs sociaux, culturels, économiques ou écologiques. C’est en quelque sorte une libéralisation des investissements qui compromettrait grandement ce que les gouvernements ont encore comme capacité de se doter de politiques économiques nationales. Il est trop tôt pour dire quelle forme précise prendra cet accord, mais il est possible qu’il vienne restreindre les politiques nationales de la fiscalité, du travail et de l’environnement. On en discute à huis clos comme l’ALENA et son élaboration paraît progresser aussi rapidement. On ne doit pas s’attendre à ce que ses conséquences fassent l’objet d’un grand débat public dans la plupart des pays.

Au dernier chapitre, nous étudierons des paradigmes de rechange et leurs implications sur la politique du commerce et les autres politiques, mais avant nous examinerons les répercussions de l’effondrement du bloc soviétique sur le Sud.

Conséquences de la réforme du bloc de l’Est sur les relations Sud–Nord

La troisième grande source possible d’instabilité des relations Sud–Nord est l’évolution dramatique récente de l’Europe de l’Est et de l’ex-URSS. L’effondrement de l’emprise politique des partis communistes, l’avènement du pluralisme politique et l’aggravation des difficultés économiques du bloc tout entier ont mené à l’adoption de programmes de réforme économique par tous les pays de la région, avec comme facteurs communs le renoncement au dirigisme et à l’« administration » du commerce extérieur, un plus grand recours aux mécanismes du marché, une moins grande dépendance à l’égard de la propriété étatique ou collective, la promotion du secteur privé, l’expansion du commerce et l’intégration financière au reste du monde. Le degré de réalisation de telles réformes varie amplement selon les pays. À un extrême, on trouve la République démocratique allemande ( RDA ) entièrement intégrée à l’Allemagne de l’Ouest ( le mouvement d’intégration s’est engagé dès les premières mesures d’unification monétaire en juillet 1990 ) et, à l’autre extrême, se situe l’Albanie réfractaire aux réformes. Le mouvement de réforme, à la fois politique et économique, touche tous les anciens pays « communistes » d’Europe, que l’on qualifie aujourd’hui d’« économies en transition ». Les conséquences sur les relations Nord–Sud pourraient être vastes.

L’effet le plus immédiat de cette transformation politique est l’ébranlement de la logique de la Guerre froide et des dispositions militaires dans lesquelles elle s’est incarnée. L’atténuation de la menace d’affrontement nucléaire est sans contredit le principal avantage de cette évolution tant pour le Sud que pour l’Est et l’Ouest. On s’attendait à ce qu’il y ait, avec le temps, un dividende de la paix qui découle de cette nouvelle ordonnance de la sécurité internationale, lorsque les grandes puissances restructureraient leurs économies et leurs budgets nationaux en fonction de cette neutralisation de l’axe militaire Est–Ouest. Les pacifistes ont longtemps soutenu qu’un tel réaménagement devrait avoir des effets bienfaisants sur les niveaux de vie dans le monde, en contribuant à redresser les déséquilibres financiers internationaux sans provoquer de récession et même en dégageant des ressources qui pourraient servir à accroître l’aide apportée au Sud. Il est donc paradoxal que, tout en saluant le relâchement des tensions militaires dans le monde, les gouvernements du Sud se soient montrés moins optimistes au sujet des avantages économiques qu’ils pourraient en tirer, craignant vivement au contraire que le rapprochement Ouest–Est ne nuise aux liens économiques Nord–Sud.

Le grand sujet d’inquiétude était que les courants commerciaux soient détournés du Sud vers l’Est et se fondait sur la conviction que l’Est offrait des débouchés plus attrayants aux capitaux de toute provenance : investissements privés et prêts et subventions bilatéraux et multilatéraux. L’Europe orientale est perçue comme étant plus susceptible que bien des pays du Tiers-Monde d’offrir un milieu favorable aux forces du marché et à l’entreprise privée et à adopter les formes occidentales de la démocratie parlementaire. Elle dispose d’infrastructures plus développées et d’une main-d’oeuvre plus qualifiée et disciplinée que celles de bien des régions du Tiers-Monde et paraît donc mieux placée pour offrir des débouchés à de fructueux investissements privés. De plus, dans des pays comme l’Allemagne de l’Ouest, les États-Unis ou le Canada, de puissants lobbies intérieurs font pression pour qu’on secoure l’Europe de l’Est, alors que les lobbies qui militent pour le Sud ont à lutter contre le cynisme et la lassitude en matière d’aide. La proximité ( géographique ) et l’existence d’une main-d’oeuvre relativement bon marché sont l’indice que l’Europe occidentale en particulier pourrait trouver comme solution de rechange aux importations et à la migration de travailleurs du Sud une production de biens en Europe de l’Est qui soit financée par des investissements extérieurs directs ( pour les installations et l’outillage ) et des crédits commerciaux de l’Occident, tant publics que privés. La plupart des pays d’Europe orientale sont aussi accablés d’un très lourd endettement envers l’Ouest, équivalant à celui des grands pays débiteurs d’Amérique latine ( tableau 24 ), fardeau qu’il convient d’alléger quelque peu, selon de nombreux observateurs, si l’on veut que les réformes économiques aient quelque chance de succès. Les gouvernements du Sud craignent que le fait de soulager ainsi l’Est d’une partie du fardeau de sa dette ne rende plus difficiles pour eux les négociations visant à alléger leurs propres dettes.

Il est trop tôt pour juger si les appréhensions du Sud sont justifiées ou non, mais diverses observations s’imposent. D’abord, il y a bel et bien eu un dividende de la paix, mais il s’est lentement matérialisé. Les dépenses militaires internationales semblent constamment décroître depuis 1986 ( tableau 25 ); l’atténuation des tensions Est–Ouest pourrait y avoir contribué, mais le rythme de cette décroissance ne semble pas s’être nettement accentué depuis l’effondrement du bloc soviétique. En proportion de leur PIB, les États-Unis dépensaient autant en 1992 qu’en 1980 et paraissaient n’avoir renoncé qu’aux dépenses supplémentaires

Tableau 24. Endettement extérieur de l’Europe orientale et de l’URSS, 1992


 

Dette extérieure totale ( milliards de $ )

Réserves en proportion du PIB ( % )

Dette en proportion des exportations ( % )


Bulgarie

11,1

24,7

218

Tchécoslovaquie

5,3

11,4

47

Hongrie

17,1

75,0

171

Pologne

45,2

61,2

323

Roumanie

3,3

5,7

97

Yougoslavie

14,5

34,4

79

Total partiel

96,5

31,3

121

Ex-URSS

65,3

4,7

199

Total

161,8

13,0

155

15 pays très endettés

537,2

42,6

195


Source : « Étude sur la situation économique de l’Europe, 1992–1993 », dans EEM ( Nations Unies, 1993 ).

Nota : PIB, produit intérieur brut.

Tableau 25. Dépenses militaires dans le monde en proportion du PIB, 1980–1992


 

Dépenses en proportion du PIB ( % )

 
 

1980

1986

1992


Monde

3,5

3,9

3,1

Pays industriels

3,6

4,1

3,3

États-Unis

5,3

6,5

5,3

Communauté européenne

3,0

3,0

2,4

Pays en développement

3,3

3,4

2,6

Pays en transition

4,1

4,2

3,8


Source : PEM ( FMI, octobre 1993, p. 106 ).

Nota : PIB, produit intérieur brut.

décrétées par le gouvernement Reagan. Tous les autres grands pays et groupes de pays dépensaient toutefois moins qu’en 1980 en proportion du PIB.

Il semble que le premier sentiment d’optimisme concernant le rythme possible de la démilitarisation n’était pas fondé. Les combats dans l’ex-Yougoslavie et l’ex-URSS ont certainement ralenti le mouvement de démilitarisation, mais aussi menacé la paix des pays voisins, donnant ainsi plus de poids politique à ceux qui engagent à la prudence en réduisant leurs budgets militaires. On doit aussi dire que le mouvement de la paix a sans doute grossièrement sous-estimé les difficultés économiques, politiques et sociales que présentent en réalité les licenciements massifs de militaires et de civils dans le secteur de la défense nationale, ainsi que la réaffectation de l’industrie des armements à des usages pacifiques. Les principales pressions qui s’exercent aujourd’hui en vue de réduire les dépenses militaires découlent de difficultés budgétaires constatées ou appréhendées et donnent lieu non pas à une augmentation des budgets de l’aide extérieure ni au renforcement des programmes sociaux, mais plutôt à une réduction des déficits ou des pressions sur le régime fiscal.

La rapidité avec laquelle les gouvernements occidentaux et les organismes internationaux se sont institutionnellement mis au service des économies en transition et leur ont offert une aide financière abondante n’a fait que nourrir le pessimisme du Sud. À l’instigation du Conseil de l’Europe, une Banque européenne pour la reconstruction et le développement dotée de 10 milliards d’ECU ( Unité monétaire européenne ), soit 12 milliards de dollars, a vu le jour en 1990, avec mission de contribuer au financement du passage de l’Europe de l’Est et de l’ex-Union soviétique à l’économie de marché. Quarante pays ont contribué à son capital, dont les pays de la CE et d’autres pays européens, les États-Unis, le Canada, les pays en transition et même une poignée de pays du Tiers-Monde à revenu intermédiaire comme le Mexique, la Corée et le Maroc. Dès les premiers mois de 1994, tous les anciens pays membres de l’Union soviétique et du bloc communiste ont été admis au FMI et à la Banque mondiale. Le FMI créait en avril 1993 une facilité de transformation des systèmes en vue d’aider les pays en butte à des difficultés de balance des paiements à passer à un régime intégral de prix du marché. À la fin de 1994, il avait affecté pour 3,4 milliards de DTS à 18 pays.

De 1991 à 1993, les pays de l’Europe centrale et de la Baltique ont reçu 41,4 milliards en financement extérieur, 12,4 en allégements de dette ( principalement la Bulgarie et la Pologne ), 17,4 en capitaux privés, 8 en prestations du FMI et de la BIRD et presque 3 en prêts de financement bilatéral non concessionnel assujettis à la « conditionnalité » FMI ( FMI, EEM, octobre 1994 ). La Fédération de Russie a obtenu 38 milliards en 1992–1993 seulement, soit 20 de créanciers bilatéraux, 15 en allégements de dette publique et 3 en prêts multilatéraux. On avait annoncé beaucoup plus en aide multilatérale, presque 20 milliards ( FMI, EEM, octobre 1994 ), mais la majeure partie de la somme a été retenue, la Russie n’ayant pas respecté les conditions d’adoption de politiques de réforme, en n’allant pas assez vite ou assez loin dans son programme de réforme au gré du FMI.

Ces sommes ont beau être importantes, elles pâlissent littéralement auprès du Fonds de l’unité allemande doté de 70 milliards de dollars pour la modernisation de la RDA et en regard du coût de plus de 9 milliards de l’unification monétaire. L’Allemagne de l’Ouest a également assumé la dette extérieure de la RDA, qui se montait à une vingtaine de milliards en 1988.

Ces courants financiers et les flux prévus qui ne se sont pas encore matérialisés sont si importants que les dirigeants du Sud craignent à juste titre que l’on n’aide l’Europe de l’Est à leurs dépens. Le directeur général du FMI et le président de la Banque mondiale ont tous deux réitéré que l’on n’aiderait pas l’Europe orientale au détriment de l’Amérique latine ni de l’Afrique ( Crow, 1990 ). Le premier a fait valoir qu’il n’y avait pas de concurrence pour les ressources du FMI ( Reuters, 28 décembre 1989 ), ce qui est sans doute vrai en majeure partie dans le cas de l’aide du FMI. La Neuvième Révision générale a haussé les quote-parts de moitié ( 60 milliards de dollars ) en 1990, en partie pour permettre au FMI de combler les besoins financiers de l’Europe de l’Est sans réduire les fonds destinés au Sud.

De toute manière, des fonds spéciaux existent déjà tant au FMI qu’à la Banque mondiale, et on a relevé la capitalisation de la Banque africaine de développement pour répondre aux besoins des pays africains à faible revenu, tandis qu’était signée en 1990 une convention renforcée Lomé IV qui tenait compte des besoins des pays de l’ACP. Il reste que, pour ceux qui maintiennent que les flux d’aide concessionnelle des organismes multilatéraux aux pays les plus pauvres laissent encore à désirer comme le G-24 l’a dit du Programme spécial pour l’Afrique ( FMI, Survey, 21 mai 1990 ), le financement des « économies en transition » semble présenter un coût direct de renonciation.

Ce sont toutefois les pays en développement à revenu intermédiaire et notamment ceux d’Amérique latine qui perçoivent la pire menace pour le financement multilatéral, puisque l’effondrement du communisme a donné à la Banque mondiale 22 nouveaux membres qualifiés d’« économies à revenu intermédiaire », dont de populeux pays comme la Russie et l’Ukraine. Ceux-ci entreront sûrement en concurrence directe avec les autres pays du Tiers-Monde à revenu intermédiaire pour l’obtention des fonds de la Banque mondiale à moyen terme, car les moyens financiers et administratifs sont nettement limités.

Les pays à revenu intermédiaire d’Amérique latine et d’ailleurs doivent aussi rivaliser avec l’Europe de l’Est pour la mobilisation de capitaux privés d’investissement extérieur direct. L’encouragement des investissements étrangers se situe au coeur des programmes de réforme est-européens, et des entreprises étrangères, surtout ouest-européennes, ont manifesté un vif intérêt. Ainsi, en 1991, on dénombrait plus de 31 000 inscriptions d’investisseurs étrangers en Europe de l’Est et en ex-Union soviétique. Cette seule année, leur nombre a doublé pour atteindre les 60 000 ( Nations Unies, WIR, 1993, p. 55-57 ). Comme les nations les plus pauvres du Sud ont effectivement été coupées du capital privé pendant la « décennie perdue », on peut difficilement affirmé que ces nouvelles tendances des investissements privés jouent à leur détriment, bien que leurs programmes d’ajustement structurel supposent au départ que la reprise des investissements extérieurs est souhaitable et possible. Les pays à revenu intermédiaire du Sud n’ont toutefois probablement pas tort de considérer qu’ils rivalisent directement avec l’Europe orientale pour l’obtention de ces ressources. Cette concurrence ne semble pas leur avoir posé de grands problèmes jusqu’à la fin de 1994, puisque les mouvements de capitaux extérieurs privés ont été fort modestes en Europe de l’Est et pour ainsi dire inexistants dans les anciens pays soviétiques. En d’autres termes, les inscriptions d’investissements extérieurs directs ne traduisent pas fidèlement la situation sur le plan des entrées de capitaux. Ainsi, les 17,4 milliards de capitaux privés reçus par les pays est-européens et baltes de 1991 à 1993 sont à comparer aux sommes de plus de 200 milliards qui sont allées surtout à des pays du Tiers-Monde à revenu intermédiaire ces années-là à titre d’investissement direct ou de financement obligataire ( Nations Unies, EEM, 1993, p. 243 ; FMI, PEM, octobre 1994, p. 162 ).

Mis à part le fait que les programmes d’ajustement structurel aient été notoirement insuffisants dans ce domaine ailleurs dans le monde, on doit probablement expliquer la piètre capacité d’attirer des capitaux extérieurs par l’agitation économique qui a marqué les premiers efforts de réforme économique dans les économies en transition. De 1990 à 1993, le PIB a fléchi de 26 % en valeur réelle en Europe centrale et orientale, alors qu’en Russie il faisait une chute spectaculaire de 38 %. Le chômage est devenu un épineux problème dans bien des pays pour la première fois depuis des décennies ( en Hongrie, il a monté de 1,7 % en 1990 à 23 % en 1992 ) et, dans certains pays, l’hyperinflation sévit aujourd’hui. Ainsi, en Russie, les prix ont augmenté plus de 16 fois en 1992 et les salaires réels ont diminué de moitié en cette seule année ( Nations Unies, EEM, 1993, p. 33 ). Le crime organisé est devenu omniprésent et la classe émergente des gens d’affaires est devenue sa cible de prédilection. Le revenu et la richesse sont radicalement redistribués par ce mécanisme, ainsi que par les mesures de privatisation et l’inflation, mais ce climat d’« accumulation primitive » avec sa forte tendance à la spoliation et au pillage et les immenses éléments d’incertitude qu’il engendre n’est guère de nature à attirer le capital international. Seuls des pays qui affichent quelque succès dans leurs efforts de stabilisation, comme la Pologne ou la République tchèque, semblent attirer les capitaux extérieurs.

Cette vague d’agitation résulte en grande partie de l’effondrement du régime commercial du Conseil d’assistance économique mutuelle ( CAEM ), et dans les pays de l’ex-Union soviétique, tant de l’effondrement du commerce que de l’abolition des transferts de la Fédération russe. Ces derniers représentaient 10 % du PIB russe en 1992 et 20 % de celui des pays destinataires. Comme la Russie s’apprête à fixer le prix de ses exportations en fonction du marché, ces transferts devraient encore diminuer, ce qui représenterait une ponction de 15 % sur le PIB des ex-membres de l’Union soviétique en 1994 ( FMI, PEM, 1994, p. 66 ).

C’est toutefois sur le plan de l’aide bilatérale que le Sud a le plus à craindre. La lassitude en matière d’aide et les tensions budgétaires ont déjà mené, comme nous l’avons vu, à un certain effritement des flux réels d’aide en provenance de certains pays industrialisés ces dernières années, qu’il s’agisse du Royaume-Uni, de l’Allemagne de l’Ouest ou, plus récemment, du Canada. Les donateurs ont beau affirmer le contraire, d’amples courants d’aide bilatérale à l’Europe de l’Est finiront par constituer une menace pour l’aide destinée au Sud. La tendance à assortir l’aide de crédits commerciaux et à la lier étroitement à des opérations de cofinancement devrait également servir la cause de l’Europe de l’Est, si le climat des affaires devait s’y améliorer. De toute manière, il est improbable que les flux d’aide vers les pays les plus pauvres du Sud ne soient pas touchés.

Quoi qu’il advienne de la valeur du financement du Sud, il y a déjà des signes que l’ouverture de l’Europe de l’Est a d’importantes conséquences sur les modalités de cette aide. Lorsqu’il a tenté d’évaluer l’expérience de la réforme économique en Europe de l’Est, le directeur général du FMI est parvenu à la conclusion que la recherche d’une « troisième voie » intermédiaire entre le dirigisme et l’économie de marché, a été infructueuse et qu’un remodelage plus fondamental des systèmes économiques s’impose ( FMI, Survey, 7 mai 1990 ). Une telle conclusion est de nature à affermir davantage la foi du FMI dans le libre jeu des forces du marché dans le Sud et à conduire à un resserrement de la conditionnalité en ce sens. Il s’ensuivra une moindre tolérance à l’égard des efforts de réforme des économies du Sud qui s’écartent du modèle du FMI ou qui préservent une certaine capacité d’adoption de politiques industrielles nationales. En second lieu, on constate que, comme conséquence directe de ce qui s’est passé en Europe orientale, les donateurs bilatéraux songent ouvertement à fixer des conditions politiques à leur aide. Le président Mitterrand a affirmé que, dorénavant, l’aide française sera octroyée dans la mesure où les pays bénéficiaires continueront à se doter d’institutions fondées sur des élections libres, une presse impartiale, un pouvoir judiciaire indépendant, le multipartisme et l’abolition de la censure ( Le Monde, dans Guardian Weekly, 1er juillet 1990 ). Le plan de relance de l’Amérique centrale a vu le jour à l’instigation des États-Unis et a été dévoilé par James Baker en juin 1990. On y prévoit une coordination des activités d’aide des États-Unis, de la CE et du Japon, et on appelle à des réformes de la justice et des droits de la personne comme préalable de l’obtention de l’aide prévue ( The Independent, 19 juin 1990 ). Les donateurs ont notamment fait pression sur les gouvernements africains pour qu’ils optent pour la démocratie et le multipartisme. Les pressions se sont surtout exercées sur Madagascar, le Kenya et la Zambie.

Cette nouvelle forme de conditionnalité, qui procède directement de l’expérience de l’Occident dans ses efforts d’« ouverture » de l’Europe de l’Est, présente ses inconvénients. D’une part, il est difficile d’attaquer la conception selon laquelle les pays du Sud que l’on aide devraient satisfaire aux critères minimaux de respect des libertés et des droits de la personne. D’autre part, certains pays ont créé et maintenu des régimes antidémocratiques qui se sont distingués par leurs violations des droits de la personne. On connaît bien les interventions périodiques des États-Unis pour renverser des régimes démocratiquement élus d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale ou du Moyen-Orient. De même, des gouvernements européens ( de l’Ouest comme de l’Est ) ont soutenu ces dernières années un certain nombre de régimes africains corrompus, en particulier ceux de Bokassa, d’Amin, d’Obote II, de Mengistu et de Mobutu. On peut pardonner à la population de ces pays d’accueillir avec un certain scepticisme les nouvelles formes que prend la conditionnalité.

À condition de ne pas sortir de certaines normes fondamentales et communément admises de respect des libertés et des droits de la personne, on n’a pas à affronter les difficultés tant théoriques que pratiques que présente la prescription de formes de démocratie au Sud. Devrait-on transporter en bloc les régimes politiques occidentaux dans des pays aux horizons historico-culturels très différents ? La démocratie parlementaire convient-elle le mieux au Sud ? Quelles sont les perspectives qui s’offrent à l’instauration de régimes non parlementaires ? Peut-on sérieusement soutenir que le régime unipartiste de la Tanzanie, qui est né des urnes électorales, était moins démocratique dans les années 1960 et 1970 que les démocraties américaine, britannique et canadienne, où des gouvernements ont gardé le pouvoir et mené de vastes réformes économiques et politiques après avoir recueilli moins de la moitié des suffrages populaires ? En quel sens peut-on parler de démocratie dans des pays où l’intervention extérieure a largement contribué à imposer des régimes politiques particuliers et à prévenir l’instauration de certaines formes de démocratie et où des partis politiques ont été inondés de fonds extérieurs pour des campagnes de presse, des opérations électorales, etc., au Nicaragua et à la RDA, par exemple ?

Il ne s’agit pas de priver la population du Sud des libertés politiques individuelles dont jouissent tant de citoyens du Nord, mais plutôt de rappeler que la question est complexe et ne se prête pas à l’adoption de solutions simplistes à saveur eurocentriste et paternaliste. Une bonne conditionnalité politique devra donc être empreinte de circonspection et d’humilité, se contentant d’agir sur les pires cas de violation des droits de la personne et d’appuyer les formes populaires de démocratie, même si elles n’ont pas de pendant dans le Nord.

La perestroïka ( reconstruction ) de Europe orientale devrait avoir un autre effet négatif sur les courants financiers à destination du Sud par les restrictions de l’aide du CAEM. Comme l’a soutenu un analyste soviétique, il est difficile de défendre un budget d’aide 20 fois plus important que le budget de la santé à une époque où les taux de mortalité infantile soviétiques comptent parmi les plus élevés en Europe et croissent toujours ( Shatalov, 1990a, p. 4 ). En 1990, le budget d’aide soviétique a été amputé du quart ( Shatalov, 1990b, p. 5 ) et l’opinion semblait être d’accord. Si l’aide du CAEM sous forme de projets « classiques » n’était pas particulièrement abondante — se chiffrant à 3 milliards de dollars environ, soit 0,2 % du PNB —, elle était bien plus considérable dans son ensemble si on tient compte des formes d’aide moins classiques, dont les subventions de prix ( on paie plus que le prix mondial pour des produits comme le sucre cubain ou on demande moins que ce prix pour des produits comme le pétrole ), l’aide technique subventionnée, l’éducation gratuite pour les étudiants du Tiers-Monde, les bas tarifs de transport maritime, etc. Après prise en compte de ces éléments, on estime l’aide des pays du CAEM à 0,7 % à 1,2 % du PNB ( Dobozi, 1989 ), ce qui correspond à l’aide accordée par les plus généreux pays donateurs du CAD.

L’aide du CAEM est surtout allée à une poignée de pays, et principalement aux trois pays en développement membres du Conseil, qui ont d’ailleurs été très affectés par les réductions. C’est pourquoi Cuba, qui a eu droit à plus de 4 milliards d’aide par an du CAEM, surtout sous forme de prix préférentiels, a manifesté une opposition particulièrement vive à l’adoption par le CAEM des prix internationaux dans ses opérations commerciales ( Reuters, 9 janvier 1990 ). Le Viêtnam et la Mongolie, les deux autres pays du Sud membres du CAEM, ont également souffert de l’abolition des prix préférentiels. Les observateurs croyaient néanmoins que les compressions d’« aide de projets » causeraient en réalité moins de pertes au Sud qu’il n’y semblait, car la qualité de cette aide était faible et sa proportion jugée « non économique », de plus de 30 % ( Shatalov, 1990a, p. 2 ). La réduction de l’aide s’est accompagnée d’efforts de relèvement de sa qualité.

L’aide militaire apportée par l’ex-Union soviétique représentait presque le double de son aide économique ( Shatalov, 1990a ), et on s’attendait à ce qu’elle baisse elle aussi dans les années 1990, la diplomatie prenant le relais des affrontements militaires dans le Sud. Les crédits destinés au Sud diminueraient, mais pas au point de susciter des inquiétudes. Les problèmes persistants de balance des paiements pourraient toutefois pousser les économies en transition à se montrer plus entreprenantes dans leurs ventes d’armes au Sud, malgré des arriérés énormes et croissants de remboursement de crédits militaires ( 38 % en Angola [ Shatalov, 1990a ] ).

La libéralisation des économies de l’Europe de l’Est devrait aussi avoir de profondes conséquences sur le commerce Sud–Nord et Est–Sud à moyen terme, mais il est trop tôt pour en préciser l’effet net. Tout dépendra de la façon dont les économies est-européennes se restructurent et tentent de se repositionner dans l’économie mondiale. Pendant les années 1980, les échanges de l’Est avec le Sud ont été infimes, ne représentant que 14 % des exportations de l’URSS, 8 % de celles de l’Europe de l’Est ( Nations Unies, 1990 ) et un peu plus de 6 % de celles du Sud. Le Sud tire moins de 5 % de ses importations des pays de l’Europe orientale et de l’ex-Union soviétique et figure pour moins de 12 % dans les importations de ces pays. Ajoutons que le commerce a relativement stagné pendant toute la décennie ( FMI, 1988 ). Juste avant l’effondrement politique, le régime commercial de l’Union soviétique et de l’Europe de l’Est était dominé par les échanges entre pays membres du CAEM ( tableau 26 ) où intervenaient des monnaies faibles et inconvertibles ( tableau 27 ).

Certaines indications suggèrent que les six pays européens membres du CAEM ont, pendant les premières années de la dernière décennie, délibérément compensé leurs déficits en devises fortes avec l’Ouest par leurs excédents en devises fortes avec le Sud. Ces opérations ont comporté une réexportation à l’Ouest de pétrole du Moyen-Orient. C’est en quelque sorte le tableau que brossent les données sur la destination des échanges en 1986 ( tableau 26 ). L’excédent semble toutefois s’être pratiquement évanoui depuis lors à la suite de l’effondrement des cours pétroliers ( Dobozi, 1989 ), sinon les échanges avec le reste du Sud ont été « ponctuels et résiduels », comblant les vides de l’approvisionnement en matières premières et en denrées alimentaires là où la production au sein du CAEM se révélait insuffisante.

Sur le plan structurel, les échanges commerciaux des six pays européens membres du CAEM avec le Sud se sont modelés sur l’ancienne division coloniale du travail entre Ouest et Sud, c’est-à-dire sur l’échange des produits primaires du

Tableau 26. Destination des échanges : URSS et pays européens membres du CAEM, 1986


 

Proportion ( % )

 
 

Exportations

Importations


URSS et 6 pays européens membres du CAEM

57,6

64,4

CE et ZELE

18,1

16,3

États-Unis

0,9

1,2

Japon

0,9

2,2

OPEP

6,2

1,6

Amérique latine et Antilles

4,2

4,3

Asie

4,2

1,6

Afrique

2,1

1,5

Moyen-Orient

2,4

1,5

Autres

3,4

5,4

Total

100,0

100,0


Source : Annuaire statistique du commerce international et du développement ( Nations Unies, 1988 ).

Nota : CE, Communauté européenne ; CAEM, Conseil d’assistance économique mutuelle ; OPEP, Organisation des pays exportateurs de pétrole ; ZELE, Zone européenne de libre-échange.

Tableau 27. Exportations totales de l’URSS et des pays européens membres du CAEM, 1988


 

Exportations ( milliards $ )

 
 

Total

Devises fortes

Devises faibles


URSS

148,4

31,8

116,6

Bulgarie

17,3

2,3

15,0

Tchécoslovaquie

13,1

4,9

8,2

RDA

51,4

9,1

42,3

Hongrie

10,3

5,8

4,5

Pologne

13,1

7,2

5,9

Roumanie

15,6

8,9

6,7

Total

269,2

70,0

199,2


Source : UKT ( 1990 ).

Nota : CAEM, Conseil d’assistance économique mutuelle ; RDA, République démocratique allemande ( ancienne Allemagne de l’Est ).

Sud contre les produits secondaires du Nord. Ainsi, alors que plus de 90 % des importations en provenance du Sud ont consisté en produits primaires, les produits manufacturés ont formé environ la moitié des exportations. Les importations soviétiques ont présenté les mêmes caractéristiques, mais moins de 30 % des exportations ont pris la forme de biens de fabrication ( Dobozi, 1989 ).

Il apparaît que l’Europe de l’Est et l’URSS n’ont pas imité les pays de l’OCDE en important des produits manufacturés du Sud. Contrairement à ce qu’indiquent les proportions de facteurs de production et vu leur pénurie relative de main-d’oeuvre avant l’effondrement, les pays membres de l’URSS et les pays européens membres du CAEM ont eu un commerce excédentaire de biens de fabrication travaillistiques avec le Sud. Dans une certaine mesure, ils ont également concurrencé les fabricants du Sud pour l’exploitation des débouchés de l’Occident, bien qu’ils aient nettement moins réussi à pénétrer les marchés occidentaux. Ainsi, en 1987, l’Union soviétique était à l’origine de 3,5 % de la consommation de produits manufacturés dans les économies de marché développées, tandis que les économies dirigées détenaient une part de 0,3 % ( 0,8 % dans l’ensemble de l’Europe, 4,2 % en Finlande et 0,1 % seulement aux États-Unis ) ( Nations Unies, 1990 ). Dans les années 1980, la part de ces importations dans la consommation a fléchi pendant que les importations du Sud progressaient de 5,7 % par an ( Nations Unies, 1990, p. 21 ). L’Est a vu sa compétitivité décroître dans des produits technologiquement avancés comme les machines et le matériel de transport, perdant du terrain au profit des NPI. Pour compenser, il n’a guère eu d’autre choix que de concurrencer plus dynamiquement ces mêmes NPI sur les marchés de produits à forte utilisation de matières et d’énergie, bien que son avantage comparatif eût été autre ( Dobozi, 1989 ).

Les effets commerciaux de la perestroïka dépendront donc de l’influence qu’auront les efforts de réforme sur les tendances récentes du commerce. Le Sud craint à coup sûr que les prêts ou les investissements à grande échelle que destine l’Ouest à l’Europe orientale et à l’URSS ne créent une expansion du commerce Est–Ouest qui chasse des produits manufacturés du Sud comme les textiles, les vêtements, les chaussures, les produits du bois, les produits chimiques, les plastiques et les métaux communs. Ce sont des secteurs où l’Est rivalise déjà avec le Sud sur les marchés des pays industrialisés ( Nations Unies, 1990, p. 3 ). C’est une possibilité que le Sud doit prendre au sérieux, et notamment les NPI et les pays à revenu intermédiaire ( le Brésil, par exemple ), puisque si les mouvements de capitaux prévus vers les économies en transition devaient se matérialiser, ils se solderaient en définitive par un renforcement des courants commerciaux. L’Europe hors CAEM était de toute manière la zone commerciale la plus importante pour les pays de l’Est ( tableau 26 ), et il existe donc des bases institutionnelles sur lesquelles pourrait s’appuyer toute expansion du commerce.

Par ailleurs, une telle restructuration des échanges et l’adoption de stratégies de promotion des exportations manufacturières ne peuvent s’effectuer du jour au lendemain. Le catastrophique échec qu’ont connu des stratégies semblables en Pologne durant les années 1970 et qui a culminé dans la crise de l’endettement polonais ( Green, 1977 ) montre bien à quel point la transformation des structures des économies du bloc de l’Est sera laborieuse. Si, cette fois, de tels efforts de réforme structurelle devaient se révéler fructueux dans le climat économique et politique renouvelé des années 1990, l’incidence sur le Sud ne sera pas nécessairement négative. Il faut d’abord souligner que le commerce mondial n’est pas un « jeu à somme nulle » et que la revitalisation des relations Est–Ouest est susceptible d’accroître l’activité économique partout dans le monde, d’où une amélioration de la demande qui s’attache aux produits du Sud. De plus, si l’exercice de restructuration de l’industrie intérieure est rationnel, l’Est devrait commencer à acheter au Sud toute une gamme de produits manufacturés qui lui manquent ou qu’il produit sans efficience, ce qui profiterait non seulement aux NPI, mais aussi aux pays du Sud à revenu moindre, fournisseurs de produits travaillistiques, comme les textiles. Puisque la consommation devrait se libéraliser à l’Est dans l’avenir, les pays les plus pauvres du Sud pourraient s’attendre à ce qu’augmente la demande de produits primaires, comme le café, le thé ou les fruits, dont la consommation par habitant est très faible en Europe orientale par rapport à celle de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord.

Les pays du Sud qui ont le plus à perdre dans le resserrement des relations commerciales Est–Ouest sont manifestement les NPI et les pays en développement à revenu intermédiaire. Déjà, la réunification allemande est un fait accompli et les économies en transition ont négocié des accords d’association commerciale avec la Communauté et adhéré au GATT. Ces nouveaux liens commerciaux et le désir de certains de ne pas rester dans la dépendance du voisin russe, signifient que les économies est-européennes connaîtront une intégration commerciale bien plus poussée avec l’Ouest. On devra attendre pour savoir si ce renforcement des liens commerciaux aura pour effet de compléter ou de restreindre les échanges Sud–Ouest, ou d’intensifier le commerce Est–Sud. Les pays du Sud se devront d’adopter des politiques commerciales très activement expansionnistes tant avec l’Ouest qu’avec l’Est pour ne pas être un jour victimes de ce nouveau rapprochement Est–Ouest, ce qui pourrait signifier un recours aux politiques du commerce en vue d’infléchir la restructuration économique de l’Est et du Sud en faveur de la création de structures industrielles complémentaires plutôt que rivales.

L’effondrement du CAEM a été un motif de plus pour accroître les échanges avec le reste de l’Europe et a ainsi aidé les économies en transition à faire face aux menaces d’effondrement économique au début des années 1990. Le commerce de ces pays avec la Communauté européenne a progressé de 72 % entre 1988 et 1993. La crainte que ces échanges ne délogent les pays en développement ne semble pas s’avérer, du moins jusqu’en 1993, car le commerce du Sud avec la CE s’est accru de 48 % pendant la même période. Il faut dire que ce commerce était, au départ, 4,7 fois plus grand, s’établissant à 370 milliards contre 80 milliards dans le cas des pays membres du CAEM. Ainsi, l’augmentation des échanges entre les pays en développement et la CE au cours de cette période a largement excédé tout le commerce entre la CE et l’ex-Union soviétique et ses satellites à la fin de la période. Les échanges entre les économies en transition et les pays en développement ont toutefois régressé de 20 % de 1988 à 1993, marquant sans doute la fin de l’aide liée au commerce, avec Cuba pour première victime.

La réorganisation de la production et du commerce à l’Est exigera une réduction du fardeau de la dette extérieure, processus qui s’est déjà engagé par l’octroi d’allégements totalisant 27 milliards de dollars de 1991 à 1993. Les sommes en cause sont fort imposantes, approchant de celles du Plan Brady, mais rien n’indique que les pays débiteurs du Tiers-Monde aient fait les frais de ces allégements ou que les modalités de cette aide aient été plus généreuses que celles auxquelles ont eu droit les nations débitrices du Sud.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc communiste, il est possible que les pays à revenu intermédiaire du Sud aient à rivaliser avec les économies en transition pour l’accès aux capitaux et aux marchés. Cette menace concurrentielle est bien réelle sans doute, mais le chaos qui a accompagné les réformes économiques et le démantèlement des anciennes institutions de planification, de production et de commerce a au moins concouru à la retarder. Un jour, cette rivalité devrait se manifester plutôt dans les domaines du financement multilatéral, de l’investissement privé et des débouchés européens qui s’offrent aux fabricants d’une gamme limitée de produits actuellement fournis par les pays à revenu intermédiaire.







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